ҪA BOOSTE sous les PAVÉS (Radio Libertaire 89.4 Mhz)

  • Accueil
  • > Archives pour le Mardi 8 juin 2021

8 juin 2021

COLLOQUE ATELIERS DE LA PAIX « DIALOGUER AVEC SON ENNEMI 08 06 21

Classé sous ҪA BOOSTE SOUS LES PAVÉS — SQUALE @ 18 h 05 min

autocollant 7

 

RETROUVEZ ҪA BOOSTE SOUS LES PAVÉS SUR

http://mixcloud.com/skuale/

ou

http://mixcloud.com/radiolibertaire/

ÉGALEMENT SUR LE BLOG DU COMITÉ

http://cspb.unblog.fr

Le 25 et 26 mai se tenait à l’assemblée nationale les ateliers de la paix « dialoguer entre ennemis » avec pour le Pays Basque ou Euskal Herria, Frédérique Espagnac sénatrice, Caroline Guibet Lafaye philosophe et sociologue chercheuse au CNRS membre du centre Emile Durkheim, Josu Urrutikoetxea négociateur pour ETA, Brian Currin avocat expert en résolution des conflits, Véronique Dudouet Directrice de recherche et experte en résolution de conflits à la fondation Berghof. 2ème partie du colloque commencé la semaine dernière dans l’émission. Actu du Pays Basque, La mobilisation pour les langues régionales. Agustin Azkarate et Miren Azkarate. Sur la torture, encore une fois (expérience basque) par JOXE AZURMENDI philosophe qui nous lit l’ouvrage de la militante ARGUTZANE JUANENA torturée par la guardia civile

Playlist, LORETXOA-Exkixu, ZEA MAYS – Negua joan da ta, EN TOL SARMIENTO – Ametsetan, VOCES CLANDESTINAS feat.LIRIKA PODRIDA – Libertarios                        

 

espagnac

josu

dudouet

curring

guibet lafaye

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table ronde n°2 Pays Basque
14h00-16h00
Axes de discussion :
1) La résolution du conflit et la protection des négociateurs
2) D’un processus historique par son unilatéralité et de la nécessité, aujourd’hui, de
l’implication des deux États français et espagnol dans la négociation sur les conséquences du
conflit.
Présidence de la table ronde : Frédérique Espagnac
Sénatrice des Pyrénées-Atlantiques, a participé au processus de sortie du conflit au Pays
Basque.
Intervenants : Brian Currin
Avocat, expert en résolution de conflits, fondateur du fondateur du Directoire national des
avocats pour les droits de l’homme et membre fondateur de la Commission Vérité et
Réconciliation en Afrique du Sud, coprésident de la Commission de révision des peines en
Irlande du Nord, fondateur du Groupe international de contact pour le Pays Basque (GIC). Véronique Dudouet
Directrice de recherche et experte en résolution de conflits à la fondation Berghof
(Allemagne), ancienne membre de l’US Institute of Peace, accompagne et assiste la société
civile dans la résolution du conflit au Pays Basque.
5 Caroline Guibet Lafaye
Philosophe et sociologue, directrice de recherche au CNRS, membre du Centre Émile
Durkheim où elle coordonne un programme de recherche européen sur l’Engagement
politique et actions extra-parlementaires, spécialiste du conflit basque. Josu Urrutikoetxea
Militant historique de ETA, ancien député de la Communauté autonome basque, acteur clé
des négociations et de la sortie du conflit au Pays basque. 

 

Langues territoriales : divorce ou mariage d’amour ?

TRIBUNE LIBRE - Ancien président de l’Office public de la langue basque et conseiller régional sortant candidat aux élections régionales, Mathieu Bergé analyse la relation entre l’Etat français et les langues territoriales, au moment où le Conseil constitutionnel doit se prononcer sur la loi Molac.

 

mathieu bergé

Mathieu Berge © Isabelle MIQUELESTORENA

Les relations entre la République et les langues territoriales ont longtemps été tumultueuses. Qualifiées de langues de « la contre révolution », on ne peut oublier en 1794 le discours de Barrère lors de sa présentation du rapport de salut public sur les idiomes. « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l’émigration et la haine de la République parle allemand, la contre révolution parle italien et le fanatisme parle basque ». Sous la IIIe République, la situation ne s’améliore guère, « la langue basque est soupçonnée et accusée de véhiculer l’anti-républicanisme et le séparatisme » comme le souligne Pierre Bidart dans son ouvrage « La nouvelle société basque ».

Carlton J.Hayes, diplomate et historien américain, dans sa typologie des nationalismes évoquera le « nationalisme jacobin » qui alternativement portera des politiques de destruction ou d’abstention dont les effets néfastes ne sont plus à nier.

Face à cela s’est mise en place une forme de résistance linguistique portée pendant des décennies par la société et le monde associatif  avant que n’émerge la structuration d’une politique publique inter-institutionnelle au sein de l’Office Public de la Langue Basque au début des années 2000.

Cette politique publique pourrait s’assimiler à un mariage de raison ou à un Pacs pour les moins enthousiastes. Généralement, ces unions  fonctionnent et les enfants s’en sortent plutôt bien et en l’occurrence ce contrat a permis de sanctuariser la place de l’Euskara au sein de notre communauté sociale, politique et institutionnelle. Beaucoup a été accompli, notamment en matière d’éducation dans les filières publiques et privées associatives ou confessionnelles, et souvent avec une véritable bienveillance des services de l’Etat déconcentré.

Néanmoins, nous ne pouvons que constater depuis deux ans un raidissement des positions gouvernementales et un retour à une forme de nationalisme jacobin, s’attaquant en particulier au cadre de l’expérimentation immersive dans les écoles maternelles publiques, malgré les excellents résultats des évaluations.
Face à cette situation s’ouvrent à nous deux options :
– le divorce proposé par le Gouvernement
– le mariage d’amour cette fois porté par les parlementaires.

La deuxième option affirme ouvertement l’intérêt de la République pour ses langues territoriales et pour la première fois depuis plus de deux siècles aborde la question du statut des langues territoriales et d’une forme d’officialisation par la voix de la représentation nationale (Assemblée nationale, Sénat) porteuse de la souveraineté populaire, comme il semble bon de le rappeler dans ce contexte de saisine gouvernementale déguisée du Conseil constitutionnel.

Entre le renouveau du nationalisme jacobin et la proposition de rénovation du contrat social républicain autour de nos langues territoriales, souhaitons que les sages du Conseil constitutionnel ne fassent pas bégayer l’histoire et choisissent l’inclination parlementaire.

 

Les offices publics des langues bretonne, basque, catalane et occitane disent leur « colère »

Les présidentes et président d’office public de la langue basque, occitane, catalane et bretonne écrivent au Président Macron : « Monsieur le Président de la République, nous vous lançons un appel solennel : épargnez à tous un gâchis sans précédent, proposez d’urgence un projet de loi constitutionnelle visant à modifier l’article 2 de la Constitution. »

 

Dans une lettre ouverte au Président de la République, les quatre présidentes et président des offices publics des langues basques, catalane, occitane et bretonne lancent « un appel solennel au Président de la République : épargnez à tous ce gâchis sans précédent, proposez d’urgence un projet de loi constitutionnelle visant à modifier l’article 2 de la Constitution. »

Les quatre élus sont Charline Claveau, présidente de l’Office public de la langue occitane, Conseillère régionale déléguée de Nouvelle Aquitaine, Antton Curutcharry, président de l’Office public de la langue basque, vice-président de la Communauté d’agglomération Pays-Basque, Carole Delga, présidente de l’Office public de la langue catalane, présidente de la Région Occitanie Pyrénées Méditerranée et Lena Louarn, présidente de l’Office public de la langue bretonne, vice-présidente de la Région Bretagne.

« Nous sommes en colère »

« Nous sommes en colère » martèlent les quatre élus. « L’article 2 de la Constitution a été rédigé pour protéger le français de l’anglais. Pourtant, à l’issue de la décision rendue par le Conseil constitutionnel, on pourra continuer à écrire les prénoms William ou Steve à l’État civil mais pas Beñat ou Fañch, Ròsa ou Martí. Depuis plus de 50 ans, les filières immersives associatives portent la scolarisation de nos enfants en enseignement immersif et produisent des locuteurs parfaitement bilingues, qui maîtrisent aussi bien le français que la langue régionale, et obtiennent leur baccalauréat avec un taux de réussite atteignant ou frisant systématiquement 100 %, et ce, malgré l’obligation de présenter les épreuves… en langue française au terme d’une scolarité en immersion langue régionale. Depuis plus de 20 ans, et partant du constat que le système bilingue à parité horaire ne parvient pas à transmettre la langue régionale aussi efficacement que nécessaire – du fait d’un environnement familial et sociétal presque exclusivement francophone –, des expérimentations immersives ont été développées en maternelle et élémentaire dans l’enseignement public et dans l’enseignement privé confessionnel : les élèves obtiennent de meilleurs résultats que leurs pairs, en langue régionale bien sûr, mais aussi en français et en mathématiques.

Alors même que l’enseignement immersif a prouvé son efficacité dans la transmission des deux langues régionale et française, et démontré sa capacité à produire des bilingues équilibrés particulièrement aptes au plurilinguisme, la décision du Conseil constitutionnel viendrait porter un coup d’arrêt à ces réussites ? »

« Nous ne l’acceptons pas, nous ne l’accepterons pas »

« Nous ne l’acceptons pas, nous ne l’accepterons pas. Nous n’accepterons pas de gérer la marche arrière et la déconstruction. Ce sont le développement et la survie même des langues régionales qui se jouent ici.

Voilà des années, des décennies même, que nous construisons patiemment, brique à brique et dans le consensus, les conditions d’un développement apaisé mais déterminé de nos langues régionales. Voilà des décennies que ces politiques recueillent un large consensus des institutions, des élus, des familles et de la société. Des décennies que nous construisons les conditions d’une transmission réussie de nos langues dans un contexte très largement francophone. L’enseignement par immersion constitue un levier déterminant pour cette réussite et un pilier indispensable de nos politiques publiques en faveur de nos langues.

« Nous n’accepterons pas de reculer »

Nous ne pouvons accepter de priver nos langues d’une condition aussi importante de leur développement, car ce serait les condamner à reculer. En matière de langues régionales, ne plus avancer équivaut à reculer. Et reculer, c’est condamner nos langues. Nous n’accepterons pas de reculer. Nous n’accepterons pas que nos offices deviennent les lieux de l’organisation et de la gestion d’une marche arrière absurde et contre-productive à tous égards.

Monsieur le Président de la République, nous vous lançons un appel solennel : épargnez à tous un gâchis sans précédent, proposez d’urgence un projet de loi constitutionnelle visant à modifier l’article 2 de la Constitution. Monsieur le Président de la République, vous avez déclaré mercredi que vous aviez « demandé au gouvernement et au Parlement de trouver les moyens de garantir la transmission de cette diversité linguistique dans le respect des cadres pédagogiques largement reconnus depuis un demi-siècle ». Nous ne pouvons nous satisfaire d’une seule déclaration d’intention, tout comme nous ne pouvons nous satisfaire de l’absence de toute mention à l’enseignement immersif engagé depuis plus de 20 ans dans les maternelles et élémentaires de l’enseignement public et de l’enseignement privé confessionnel.

« L’article 2 de la Constitution rend impossible cet enseignement »

« L’expérience a montré la réussite de l’enseignement par immersion. L’environnement dans lequel évoluent nos langues rend indispensable cet enseignement. L’article 2 de la Constitution rend impossible cet enseignement ? Alors c’est l’article 2 de la Constitution qu’il faut modifier, et non pas un enseignement qui a fait ses preuves et produit des bilingues complets qui réussissent aussi bien ou mieux que les unilingues y compris en français.

L’article 2 de la Constitution était destiné à protéger le français de l’anglais. Il est utilisé contre nos langues régionales, sans pour autant protéger le français de l’anglais. Nous ne pouvons pas accepter cette anomalie, nous ne pouvons pas accepter cet article qui a prouvé son inaptitude à atteindre son objectif, et sa particulière efficacité à nuire gravement à nos langues régionales.

Monsieur le Président de la République, nous vous lançons un appel solennel : proposez d’urgence un projet de loi constitutionnelle visant à modifier modification de l’article 2 de la Constitution ! Nous sollicitons de votre haute bienveillance une audience pour nous entretenir avec vous de cette question de la plus grande importance pour l’avenir de nos langues. »

Une manifestation pour défendre l’enseignement en euskara au collège

Des parents, des enseignants et des enfants se sont rassemblés le 26 mai sur le rond-point du Jai Alaï de Saint-Jean-Pied-de-Port. Ils réclament à l’Education nationale de pourvoir des postes d’enseignants bascophones dans les collèges bilingues de la capitale de Basse-Navarre et d’Anglet.

 

deux enfants

Deux enfants peignent des messages en faveur de l’euskara, Ils sont les premières victimes des obstacles à l’immersion. © Guillaume FAUVEAU

A la rentrée 2021-2022, deux enseignements en basque devaient ouvrir dans deux collèges bilingues : en EPS à Endarra à Anglet et en physique-chimie à la Citadelle à Saint-Jean-Pied-de-Port. Face au refus de l’Education nationale de pourvoir ces postes en enseignants de basque, une mobilisation a rassemblé une cinquantaine de personnes à Saint-Jean-Pied-de-Port, le mercredi 26 mai à midi.

Pour les participants, de telles décisions « injustifiées » de l’Education nationale, sont « préjudiciables à la formation bilingue des enfants ». Ils rappellent que les enseignants sont disponibles et que les établissements scolaires concernés sont d’accord. L’Education nationale doit assurer des enseignements en basque pour la moitié des disciplines non linguistiques « pour une filière bilingue de qualité et pour la formation de bons locuteurs à l’oral comme à l’écrit ».

 

Azkarate avait enduré six jours de torture, puis pris la fuite pour échapper et éviter de revivre cela.

 azkarate

Agustín Azkarate fut libéré sans inculpation car il n’avait fait aucune déclaration malgré les tortures sauvages auxquelles il avait été soumis. Il ne s’incrimina pas, il n’incrimina personne. C’était en 1986. Il prit la fuite par la suite parce que la Guardia Civil continuait à le harceler. Il est revenu ces jours-ci avec Joseba Sarrionandia.

En octobre 1986, Agustín Azkarate avait refusé à tout moment de témoigner ou de fournir des informations lors des interrogatoires auxquels il fut soumis par la Guardia Civil. Apparemment, la torture fut particulièrement dure dans son cas parce que l’institut armé espagnol pensait qu’Azkarate avait des informations importantes sur ETA. C’est du moins la version qui fut transposée à cette époque.

Azkarate fut arrêté par la police française le 15 octobre 1986 à Hendaia et fut aussitôt remis aux forces de police espagnoles, grâce à la procédure administrative d’urgence, malgré l’absence de causes ou d’exigences internationales à son encontre.

 

 

Cette procédure d’origine archaïque fut utilisée et dépoussiérée par le gouvernement français afin de gravir une étape de plus dans la collaboration avec Madrid. Le GAL avait fait grand effet, premièrement Paris transigera avec les expulsions et les extraditions, et plus tard, à partir de 1986, avec les transferts de police à police. Au cours de ces années, des centaines de réfugiés furent livrés de cette manière à la police espagnole, sans aucune garantie, et dans la plupart des cas, ils dénoncèrent des tortures sauvages.

Le cas de Agustín Azkarate fut un des plus connus. Il avait passé six jours entre les mains de la Guardia Civil et, lorsqu’il arriva devant le juge, celui-ci jugea indispensable son transfert à l’hôpital pénitencier.

Devant le juge, les seules déclarations qu’il fera seront uniquement sur la torture et les mauvais traitements subis, aucune déclaration auto inculpatoire lui fut arrachée, donc Azkarate fut finalement mis en liberté. Dans la crainte de se voir arrêté à nouveau, ou pire encore, craignant qu’il pourrait même être enlevé pour subir d’autres interrogatoires, Azkarate pris la décision de fuir et de quitter Euskal Herria.

Depuis, toutes ces années il a résidé à Cuba. Il vient d’arriver à Euskal Herria ces jours-ci, tout comme Joseba Sarrionandia, écrivain renommé et ancien membre de ETA.

 

L’ombre de la torture atteint sa fille

 

unnamed

 

Comme tant d’autres Basques, l’ombre de la torture a par la suite hanté Azkarate, cet homme de errenteria, qui a actuellement 69 ans. Sa fille fut arrêtée en 2002 et soumise à de terribles tortures, selon le témoignage offert par elle-même lors d’un forum tenu sur cette question en 2016 à Donostia.

Miren Azkarate n’avait que 18 ans lorsque la Guardia Civil l’a emmenée. Selon son témoignage, elle avait passé quatre jours avec les yeux bandés, sans manger, nue et entourée de guardias civiles qui ne cessaient pas de crier, obligée à masturber l’un d’entre eux, distinguant des pinces autour de ses seins … Elle a subi continuellement la torture dite « la bolsa », elle l’a subie sans cesse jusqu’à atteindre un moment critique : « J’étais dans un état où j’entendais, mais je ne pouvais ni respirer ni bouger. Je les ai entendus crier « appelez une ambulance », « nous avons perdu la main, nous sommes allées trop loin ». Et j’ai pensé : « Eh bien, je suis morte, c’est ça mourir. » En réalité, dans les cachots de la Guardia Civil, elle ne souhaitait autre chose, elle voulait mourir, alors quand ils lui ont mis un pistolet à la main, elle l’a mis sur sa tempe et a tiré: «il n’était pas chargé, Je suis contente aujourd’hui, mais à ce moment  je me suis dit « merde ».

 

Sur la torture, encore une fois (expérience basque)

JOXE AZURMENDI

joxe

Torture au Pays Basque

Agurtzane Juanena s’est engagée politiquement dès sa jeunesse. En 1975, lorsqu’elle était étudiante à l’université, elle fut arrêtée. Elle sortit du commissariat avec de graves blessures dont elle mit un an et demi à se remettre. S’agissant des traumatismes et blessures morales, ce fut beaucoup plus long. Elle raconte simplement son histoire, sans dramatisation ni sentimentalisme, dans un livre Esan gabe neukana paru en 2003. Joxe Azurmendi qui relit pour nous ici son livre est un philosophe basque né à Zugama en 1941 (Guipuzcoa). Il a eu une solide formation philosophique en France et en Allemagne et intervient dans les débats fondamentaux de la culture basque et notamment la question de la violence. Certains pourront se scandaliser que nous parlions surtout de la violence de l’État espagnol, alors que l’unanimité s’est faite contre le terrorismee basque. Mais le terrorisme aussi condamnable soit-il, n’exisge pas que l’État le devienne à son tour avec infiniment plus de menaces sur la démocratie. En outre, l’État espagnol a été longtemps un État fasciste et violent dont les Basques de l’ETA ont contribué à précipiter la fin, même si on peut regretter les dérives ultérieures. Nous avons plusieurs fois traité du problème basque notamment E.Delferrière dans le numéro 41 de la revue TOUDI (octobre 2001) sous le titre Quelle violence au Pays Basque? À partir d’un très volumineux dossier des Temps Modernes qui avait réuni les points de vue les plus divers sur la question basque.

 joxe azurmendi

I

Agurtzane Juanena a publié ce petit livre, Esan gabe neukana (Ce que je n’avais pas dit), aux Editions Elkar. La raison pour laquelle, aux côtés de Martxelo et Xabier, je participe à la présentation de ce livre, est qu’Agurtzane a été une de mes élèves en philosophie. Plus tard, avec le temps, nous sommes devenues amis, c’est une personne que j’apprécie beaucoup. Et je connais son livre. Un texte émouvant. Texte simple en apparence, écrit avec précaution, presque humble. C’est un essai qui relève d’une très fine sensibilité féminine. Sans aucun cri strident soit politique, soit idéologique: ce livre est un document humain émouvant, et aussi d’un point de vue littéraire, un petit bijou

Venons-en au contenu: ce que nous raconte Agurtzane Juanena, c’est est une histoire de plus sur la torture. Mais, ici, il s’agit de son histoire personnelle: une jeune de ETA est arrêtée et torturée. Pour ne pas dénoncer ses compagnons, elle se jette par la fenêtre: gravement blessée, la police la transfère à l’hôpital.

Malheureusement, en Euskal Herria, les témoignages sur la torture sont nombreux. Mais celui-ci n’est pas un de ces documents quelconques qui relate ce qui arrive très souvent dans les commissariats. Ce n’est même pas un document. Ou, du moins, ce qu’il ya de plus intéressant ici dans ce texte, ce qui en fait la confession intime d’une femme, c’est l’auto-analyse permanente à laquelle elle se soumet et la réflexion que développe la personne soumise à la torture, deux choses qui s’entrecroisent, à des moments différents. Nous ne lisons pas ce que font les bourreaux, mais ce que vit la personne soumise à leur torture: ce qu’elle sentait et pensait pendant qu’elle était torturée, ses peurs, sa fragilité et ses doutes; et ce qu’elle sent et pense maintenant, pendant qu’elle écrit, en évoquant ces faits. Nous voyons la personne torturée se mouvoir face à son miroir intérieur. Ses doutes moraux, sa fragilité, la compréhension et la pitié qu’elle recherche auprès des policiers eux-mêmes, parce qu’elle est terrorisée, et ensuite, à un moment donné, une fermeté toute stoïcienne, un désespoir et une force, qu’elle-même n’arrive pas à comprendre. Après, c’est la vie en silence de la torturée, institutrice dans un petit village de Navarre, fuyant la vie autant que faire se peut, sans pouvoir ni oublier ni parler. Tout cela est évoqué presque sans émotion, comme si elle ne sentait déjà plus rien. Ce qui nous touche encore plus profondément.

Je pourrais attirer l’attention du lecteur sur de nombreux aspects de la torture. Mais j’aimerais n’en souligner qu’un seul, parce qu’il s’impose aussi dans le livre d’Agurtzane. Pourquoi n’est-elle pas ici aujourd’hui parmi nous lors de la présentation du livre? On dit qu’elle n’a rien à déclarer; mais nous savons tous que ce n’est pas là la vraie raison . Le problème c’est de savoir comment vit la personne torturée avec sa torture?

Pour commencer, pour la personne torturée, la torture ne se transforme jamais en chose du passé, elle est toujours présente. Elle marque sa vie et sa personnalité. Elle est devenue sa vie et son identité. Pourquoi? Selon moi, d’une certaine façon, la torture t’anéantit comme personne. Tu te rends compte qu’être soi-même ne dépend pas de nous. Ce qui fait de nous des personnes, c’est le fait d’être traités comme personnes, mais justement au moment là où tu devrais l’être le plus, tu n’es pas une personne. Maintenant tu n’es plus sûr d’en être une, tu ne peux pas l’être, tu ne peux pas être sûr du fait que tu seras toujours et en toutes circonstances une personne. Tu ne l’es pas. A certaines places, tu n’es pas une personne. Tu as vécu cela. Tu es cela. A n’importe quel moment, il peut t’arriver à nouveau de cesser d’être une personne, tout-à-coup. Face à n’importe qui, à n’importe quel moment tu peux à nouveau ne plus être une personne. Et il faudra y ajouter que tu as vécu ça, mais que tu ne peux pas le raconter. C’est, d’une certaine façon, impossible à exprimer avec des mots. Tu peux dire: «  ils m’ont fait ceci et cela ». Mais cela demeure à l’extérieur de toi. Ton histoire intérieure, c’est autre chose, ça ne peut pas se dire. Je crois que c’est pour cette raison que de nombreuses personnes préfèrent ne pas raconter les tortures qu’elles ont subies, préférant les garder à l’intérieur d’elles-mêmes.

Et c’est bien injuste qu’au lendemain du jour où l’on a été torturé le soleil se lève comme si de rien n’était, que les gens aillent travailler, jouer. Ton histoire intérieure -les doutes intérieurs de la personne torturée, le repentir, la honte, le cri qu’on étouffe et qui réclame justice- cela ne peut pas être raconté. Et puisque cette histoire n’est pas racontée, elle semble ne pas exister pour les autres. Et puisqu’elle n’existe pas pour les autres, elle devient pour la personne torturée elle-même un savoir qui participe de l’irréel. La personne torturée sait qu’elle a des amis, elle aimerait leur parler et leur raconter. Mais dans une langue qu’elle est seule à connaître, à propos d’une expérience qui m’appartient qu’à elle, il est impossible d’en parler à qui que ce soit.

Dans ce livre, Agurtzane rompt ce carcan inscrit au plus profond de l’âme. Elle nous raconte l’histoire de sa torture, de l’intérieur, pour que cette torture soit aussi la nôtre, pour que cette torture soit aussi quelque chose de réel pour elle-même. Cela semble invraisemblable et pourtant c’est vrai. Après vingt-cinq années de silence, elle a confié pour la première fois ces pages à un ami. De cette façon, portées à la connaissance de quelqu’un d’autre, elles sont devenues pour elle quelque chose de plus « réel », ainsi qu’elle l’avoue au début du livre. « Si quelqu’un d’autre le sait, c’est plus vrai », répète-t-elle vers la fin. La torture est une expérience qui, même pour la personne torturée, est incompréhensible, invraisemblable.

Tout cela appartient au domaine personnel, intime, et il est très important pour tous de connaître le vécu de la personne torturée. Merci! Agurtzane. La torture n’est cependant pas une infraction au code de la route. C’est une négation de la société. C’est la société sauvage des bêtes féroces, protégée par la loi. Et pour cette raison je voudrais, pour finir, rappeler un autre aspect: le public.

On m’a raconté que, récemment, une personne soumise à la torture vint raconter son expérience devant une commission au Parlement, et qu’un homme politique lui répondit: « Moi je vous crois, mais je crois aussi la Guardia Civil ». C’est tout. La personne torturée pourrait et devrait lui répondre: « S’il vous plaît, ne me croyez pas! Vous n’êtes pas là pour me croire moi, ni pour croire la Guardia Civil. S’il y a des plaintes, vous êtes là pour enquêter à leur propos et faire advenir la vérité. Si vous ne pouvez ni faire cette enquête ni faire advenir la vérité, et si vous ne pouvez pas chercher le pourquoi de ces choses, faites ce que vous avez alors à faire: confessez au moins votre impuissance et les raisons de l’impossibilité de l’enquête. Vos doutes ne vous excusent pas. Si moi je ne peux pas prouver mes tortures, je n’en suis pas responsable. Mais il y a beaucoup de responsables, vous entre autres. Vous n’êtes pas innocent. Vous pouvez douter, si cela vopus plaît, de l’existence de tortures; moi pas. Et je suis ici pour dire qu’elles existent; et vous, pour dire qu’elles n’existent pas.

C’est sûr, avec des hommes politiques comme cela, la torture continuera à ne pas exister en Espagne, mais il y aura effectivement des personnes sui seront torturées. Comme Agurtzane et Martxelo. Avant, du temps du franquisme, et maintenant, du temps de la démocratie.

II

Il y a toujours de plus en plus de gens apprégendés, torturés: Iñaki Uria (un autre de mes élèves, aujourd’hui instituteur), Joan Mari, Martxelo, Xabier… tant d’autres jeunes, garçons et filles, tout au long de l’année, et qui dénoncent en vain le fait d’avoir été torturés, dans l’impuissance la plus totale, à la manière de cet extrait du Gernika de Picasso où se tendent des bras d’entre des restes humains vers un ciel inexistant, comme un cri de désespoir qu’on étouffe et que personne n’entendra nulle part. Nous sommes en 2003. Théoriquement, ça fait longtemps que la torture est interdite par la loi dans le monde entier, dans la Constitution Espagnole aussi (art. 15); mais il ne semble pas que dans ce monde apparemment civilisé d’après les textes officiels, la pratique de la torture soit en voie d’extinction. Paradoxalement, au dire des Etats eux-mêmes, la torture n’existerait plus en aucun endroit de la planète. Cela arrive toujours ailleurs, dans un autre Etat

Pour la personne torturée, cette négation de la torture par les pouvoirs publics, le travail insensé des gouvernants et des hommes politiques pour dissimuler ce qui à ses yeux est une évidence absolue, prolonge la négation d’elle-même qu’elle à subie dans les bâtiments de la police. Elle revient de l’Enfer de Dante à l’air libre, et ici aussi elle n’est plus personne, toute sa souffrance est pure invention. La torture de la personne torturée ne s’arrête pas. Elle demure à jamais à l’intérieur de toi, comme une blessure qui ne peut pas se refermer. Une blessure qui continue à saigner jour après jour. Manque de sens social, comédie des hommes politiques. Il est possible qu’avec le temps s’extompent un peu ces uniformes sans visage, les cris, les ordres, les menaces, le bureau du juge et maître froid de cette liturgie de l’horreur, les couloirs, la cage, la salle, tous les masques et les voix sans cesse changeantes qui durant ces jours sombres hurlaient les menaces, mais tout cela continuera à te harceler sans fin, aussi bien quand tu seras éveillé qu’endormi.

L’histoire de la torture ne commence pas non plus au commissariat, mais quand un groupe d’êtres humains est considéré comme asocial, ou même comme ennemi public. Ils ne sont déjà plus des personnes. Désormais, tout ce qui sera fait contre eux sera bon. Ce sont des « juifs », des terroristes. D’abord, il y a le processus public et collectif visant à les annihiler, la propagande, l’idéologie. Les jeunes de la gauche abertzale, les militants de la culture basque, à partir du moment où ils sont tous considérés comme des terroristes par l’ensemble des médias, où les « terroristes » eux-mêmes sont seulement des monstres assoiffés de sang, il devient légitime qu’au regard de la Justice, ils soient traités comme tels, comme des bêtes féroces. Ils sont le mal que la santé publique exige d’extraire par le fer et par le feu, rien d’autre. Le génocide des juifs s’est terminé à Auschwitz; il a commencé le jour où on inventa le « juif ».

La destruction de la personne de celui qui subit cette malédiction commence au moment même de l’arrestation, une arrestation dont la mise en scène est généralement grandiloquente. Normalement elle a lieu de nuit, avec des policiers et des gardes civils cagoulés et armés frappant du poing sur la porte, hurlant, comme on ne hurle même pas pour faire fuir l’animal le plus sauvage. Tu ne peux pas le croire, tu essaies de donner des explications, de raisonner ceux qui vont t’arrêter. « C’est sûrement une erreur! » leur as-tu dit. « Vous êtes Monsieur Torrealdai? » a brusquement lancé une voix parmi les gardes civils qui, une fois la porte de la maison arrachée, sont à l’intérieur de ta maison. En un instant, toute ta résistance s’est effondrée. Tu réalises vite ta situation: ils feront ce qu’ils veulent de toi. Dans ce monde éloigné de tout où tu te situes maintenant, tu n’es personne. Ici tu n’as ni pied ni main à toi, ni volonté, tu ne peux rien faire; tu n’as ni raison, ni espérance. Tu es une bête. Un simple objet. Tu n’es plus qu’à la merci des griffes de la terreur. Et tu n’es déjà plus toi.

A partir de là se déroule l’histoire particulière à chacun, mais toutes les mêmes au fond, avec ses variantes, jusqu’à ce que la personne torturée soit brisée, déstructurée, anéantie.

« Ils me mirent un sac sur la tête, ils m’ordonnèrent de faire des flexions, et ils commencèrent à me frapper et à crier, ils m’empoignaient et me menaçaient. J’étais assis et enveloppé dans une couverture, ils m’étouffaient avec un sac. Je perdis connaissance et tombai de ma chaise, mais ils continuèrent à me torturer jusqu’à ce que j’aie une crise. Je n’y voyais plus, je croyais mourir. Ma tête m’échappa, et quand je recommençai à avoir la faculté de sentir les choses, je n’avais plus le sac et ils m’avaient enlevé la cagoule. Je tremblais, et jusqu’à ce qu’ils me le disent, je ne sus pas qu’ils m’avaient uriné dessus. »

« Ils me firent déshabiller et recommencèrent à me toucher. Ils m’obligèrent à toucher leur pénis et à les masturber… Etre nue, à quatre pattes, les cris: tout en même temps. A ce moment-là, je pensais qu’ils allaient me violer, parce qu’ils étaient hors d’eux. »

« Ils me dirent de me déshabiller et de mettre à quatre pattes sur le sol, ils me demandèrent si je l’avais déjà fait dans cette position et si j’utilisais du lubrifiant. J’avais très peur. Ils me dirent qu’ils allaient me mettre quelque chose, ou que l’un d’eux allait me pénétrer. Ils me badigeonnèrent l’anus avec un liquide. Je leur disais continuellement qu’ils ne le feraient pas. Ils commencèrent à avoir des doutes et l’un d’eux sortit de la pièce. Quand il revint, il me dit de m’habiller et me fit sortir de la pièce en me disant des choses aimables et en me tenant avec douceur (à ce moment je le remerciais, c’est incroyable! Je ne comprends toujours pas, c’est celui qui avait essayé de me violer). »

« Ils me menacèrent en me faisant entendre les cris de ma compagne. Ils me disaient qu’elle était en train de souffrir par ma faute. Il y avait des gardes civils, et ils me dirent qu’il y en avait huit autres avec ma compagne, et qu’ils la tiraient chacun à leur tour. Qu’il y avait du sang, qu’elle était enceinte de deux mois et qu’elle avait perdu le bébé. »

« Ils se servirent continuellement de mon fils pour me faire souffrir. Ils me répétaient que j’étais une mauvaise mère, que je ne reverrais plus mon fils, qu’eux l’élèveraient, ils répétaient que quand je le reverrais il serait déjà fiancé. »

Ces histoires se renouvellent des milliers de fois par an dans le monde entier. Mais la torture, en Espagne par exemple, n’existe pas. Si quelqu’un ose faire écho à la torture en public (AI le fait une fois par an), il subit immédiatement un lynchage médiatique, car les journalistes évidemment bien informés assurent qu’il n’y a pas de torture en Espagne, que tout cela est mensonge, qu’il ne s’agit que d’une consigne que l’ETA donne à ses militants. Pose la question à ceux qui ont dénoncé des tortures, ils te diront qu’aucun journaliste espagnol ne les a jamais appelés, consultés, ne leur a jamais demandé d’information d’aucune sorte. Comment peuvent-ils alors en être aussi sûrs? te demandes-tu. Mais tu sais que sur ce sujet, on peut poser mille questions rhétoriques, c’est inutile, ça ne vaut pas la peine de gâcher son temps à poser des questions.

Dans ma vie, j’ai eu à connaître et à entendre des gens torturés tout d’abord pendant le franquisme. En Allemagne, j’ai pu connaître des juifs qui vaient survécu aux camps de concentration. Il m’est arrivé d’avoir à vivre un certain temps chez l’un d’eux avec sa famille.Enfant, il avait été prisonnier à Dachau et y perdit toute sa famille, mais il lui survécut. Un ami tchèque, bien que communiste et fonctionnaire, fut arrêté et torturé en 68, avec beaucoup d’autres, quand les Soviétiques entrèrent à Prague, et j’ai entendu comment il le racontait, terrorisé, sans parvenir à se croire lui-même. Un camarade franciscain a été torturé pendant des jours sans pitié dans le Cuba de Fidel Castro. Aujourd’hui, nous écoutons des jeunes et des moins jeunes expliquer comment ils ont été torturés dans la démocratie française, dans la démocratie espagnole, dans la démocratie de la Ertzaintza. Ma courte expérience m’enseigne que dans ce domaine, écouter ceux qui ont subi tout cela est déterminant dans la position que chacun va prendre.

La peur de celui qui raconte cette expérience, sa voix qui tremble, d’un point de vue logique et juridique, cela ne graantit pas la vérité de ce qu’il dit, mais du point de vue humain, oui, dans certains cas. En général, la personne torturée n’ose raconter son expérience et l’exprimer avec des mots que si quelqu’un d’autre l’y pousse et, alors, elle entre dans le sujet en tâtonnant, cherchant des points d’appui dans la conversation du camarade (« moi aussi je suis passé par là », « ils m’ont eu moi aussi » -quoi ? où?), sans savoir comment affronter le vide entre le vécu et la parole. Les personnes torturées ont un langage spécial, que je ne vais pas analyser ici, mais qui vaudrait la peine d’être étudié, un langage qui se situe entre la peur et le courage, la frayeur et l’audace, l’indignation et la timidité, un langage plein de tiraillements entre d’une part un vif désir de s’exprimer et une grande pudeur à le faire. L’intériorité de celui qui a beaucoup souffert est pleine de contradictions. Bizarrement, dans les premières phases du récit, tous se comportent comme s’ils devaient demander pardon de raconter (« le mien n’a pas été aussi dur »). Jean Améry, juif et résistant, survivant d’Auschwitz, a rédigé un rapport sur les tortures qu’il avait subies de la Gestapo, qui commence en disant « ce qui m’a été infligé dans cette indescriptible salle de Breendonk n’a pas été, et de loin, la forme la plus grave de supplice ». Mais par la suite il avoué : « Et pourtant, vingt-deux ans après ces évènements, sur la base d’une expérience qui ne fut pas poussée jusqu’à l’extrême des possibilités de souffrance physique, j’ose affirmer que la torture est la chose la plus atroce qu’un être humain puisse conserver par devers lui. » La torture, pire même qu’Auschwitz.

La torture moderne, comparée, par exemple, avec celle de l’Inquisition, constitue une technique, une science. Si on veut, il se peut qu’elle ne soit pas aussi « cruelle ». Obtenir un aveu n’est, aujourd’hui, qu’un objectif partiel, bien qu’on recherche aussi cela. Le premier objectif c’est, clairement, de démolir le détenu psychologiquement et physiquement. Il peut, ensuite, devenirun moyen pour obtenir des informations, ou simplement pour provoquer la terreur, afin de paralyser un mouvement politique ou décapiter un mouvement de jeunesse. En tout cas, c’est un outil qui sert à pulvériser l’espoir du militant. La torture est un instrument de l’appareil d’Etat appliqué à ceux qui sont considérés comme « ennemis », et qui sert à annihiler l’ennemi, sinon physiquement, du moins moralement. C’est pour cette raison que les méthodes psychophysiques raffinées d’aujourd’hui sont beaucoup plus efficaces que les instruments de torture que nous voyons dans les musées de l’époque du Moyen-Age. La torture psychophysique est adaptée à au cas particulier de chaque détenu, à son sexe, à son âge : insultes, menaces, humiliations, avec leurs doses, à quel moment frapper et de quelle manière. Quand commencer les interrogatoires, comment procéder, quand arrêter, quand rappeler, comment diriger la victime. Une science sophistiquée, pour briser la victime petit à petit. Jusqu’à la briser complètement. La personne torturée raconte la torture mais en général la torture physique seulement. De fait, comment pourrait-on raconter la torture psychologique, celle qui a des effets à l’intérieur de soi ? Le riche répertoire des tortionnaires psychologiques contient des items peu évidents. Il n’est pas le répertoire de moments ou d’actes précis, il apparaît et disparaît en différentes situations pendant tout le processus de la torture: pour cela le temps est suffisamment long grâce aux lois anti-terroristes -le temps devient lui-même une torture-, depuis les électrodes et la poche jusqu’aux cris et aux menaces constantes, le fait de devoir toujours maintenir la tête baissée, de ne pas pouvoir voir un visage, les espaces fantasmagoriques, les claquements de portes, la lumière et l’obscurité, les couloirs ; les flexions, le fait de ne pas pouvoir dormir, l’anxiété, l’épuisement, les positions ridicules pendant les interrogatoires, le fait de se déshabiller, de marcher sur le sol à quatre pattes et nu et surtout les agressions sexuelles et les chantages affectifs.

La séquelle la plus durable est, justement, ce choc psychologique, qui, ajouté à l’épuisement physique, rend la victime folle. Elle est en train de vivre le supplice et elle ne comprend rien. La personne arrêtée a entendu souvent des récits de tortures ; elle est même allée jusqu’à imaginer comment elle devrait réagir dans une telle situation. Mais la réalité qu’elle vit n’a rien à voir avec ce qu’elle avait imaginé. L’expérience que fait la personne torturée est comme quelque chose qui transcende tout ce qu’on connaît dans la vie, même tout ce qu’on imagine, comme si on assistait à une vision mythologique, quelque chose hors de tous les schémas qu’on peut considérer comme plausibles, quelque chose d’ »absurde » -on ne peut trouver d’autre mot-, qui désormais la maintiendra continuellement dans l’épouvante, sans la capacité de pouvoir comprendre, sans pouvoir même réussir à croire ce qui arrive: dans un trou infernal et terrorisée par la panique, pendant des jours elle a été témoin, d’êtres humains en principe similaires à elle, mais que, invisible, incompréhensible, elle était d’une certaine façon supérieure à eux, d’une espèce de pouvoir monstrueux aveuglément enseigné avec lui, inévitable, incarnation du mal absolu -il ne connaît ni raison ni sentiment humain- comme si ces insignifiants êtres humains policiers étaient les pantins d’un dieu purement destructeur et devenu fou. Ils ont une voix, ils parlent, ils sont des êtres comme elle. Comment est-il possible qu’ils fassent ce qu’ils font? Pourquoi? (« Il n’y a aucune raison » pense-t-elle). Elle est étourdie. Comment cela a-t-il été possible? Elle se souvient souvent du premier moment de l’arrestation.

Aujourd’hui, dans sa cellule ou dans la rue, celui qui a subi la torture le sait bien: « ici », il est inutile de raisonner, eux se limitent à faire leur travail; eux ne sont pas là pour donner des raisons ou des explications. Torturer est leur travail, un travail d’Etat. Il est possible que, chez eux, ils soient de tendres pères de famille. Ici ils ne sont pas des personnes. Et même ainsi, de l’intérieur celui qui subit la torture s’obstine, mécaniquement, à raisonner, à dialoguer avec les tortionnaires: il se répète, encore et encore, les explications qu’il n’est pas parvenu à donner, répond aux objections, corrige, nuance ce qu’il a déclaré sous l’emprise de la peur. Il continue à ne pas pouvoir comprendre. Honteux, s’auto-accusant (qu’as-tu fait à tes parents, à tes amis; pourquoi t’es-tu effondré?). De fait, le but de la torture est l’anéantissement moral; une part de cet anéantissement consiste précisément à provoquer la culpabilisation de la victime, sa mauvaise conscience, pour que désormais il soit toujours un simple citoyen de bien.

Soudain, la victime découvre, en horreur d’elle-même, qu’au fond d’elle-même elle parle et parle avec ses tortionnaires, comme avec servilité. Qu’elle est possédée par la torture comme autrefois ceux qui étaient possédés par le diable. Elle sent qu’elle a intériorisé le pouvoir de la torture comme s’il s’agissait d’une divinité vénéneuse. Qu’elle lui a enlevé la liberté. Qu’elle dévore son identité. Qu’elle a cessé d’être elle-même. Et c’est alors, très longtemps après l’avoir subie, quand elle comprend enfin ce qu’est réellement la torture, qu’elle se rebelle contre elle-même et contre la torture qu’elle a subie. Elle se libérera de cette torture. Elle se reconstruira.

Mais c’est bien avant que se déclenche le processus qui permet de faire resurgir tout cela. La destruction est seulement une part de la torture. La torture a son côté positif, bien qu’il soit difficile de l’expliquer. Peut-être est-ce le mystère de la personne. Que même après avoir été réduite à rien, elle renaît des cendres de son identité anéantie. Je ne sais pas pourquoi Socrate le disait, pas littéralement je pense, mais dans l’esprit, oui, qu’il est préférable d’être torturé que tortionnaire. Peut-être à cause d’une expérience de cette sorte. Une fois les tortures terminées, et quand les bourreaux l’ont abandonnée dans sa cellule, la porte fermée, la personne torturée découvre, par-delà son corps exténué, une étrange force intérieure. Le sentiment qu’elle continue encore d’être elle-même. Sous des montagnes de souffrances, un petit « je », qui n’est pas profané, silencieux. Elle redevient elle-même. Plus ferme que jamais. Avant, elle luttait pour des idées. Maintenant, elle se sent presque fière: elle ne se trompait pas. Les tortures n’ont pas brisé, au contraire, elles ont permis de réaffirmer, avec plus de force si c’était possible, la raison de sa lutte. Maintenant c’est sûr: sa lutte était juste.

III

Nous rappellerons seulement quelques moments d’une longue et triste histoire.

Il y a 80 ans, sous la monarchie constitutionnelle, Eli Gallastegi affirmait (1923): « Un jour c’est dans le cachot municipal, immonde comme une porcherie, que l’on bafoue un homme qui a les mains attachées derrière le dos; une autre nuit c’est dans la caserne de la Sécurité que l’on piétine et maltraite violemment et lâchement un autre homme sans défense, qui doit écouter, en se mordant la langue et en saignant des yeux, une offense mille fois plus grave et mille fois plus vile: « me c? en tu madre!? » Et il faut se taire. Quand ce sont les coups de crosse dans la poitrine que la Garde Civile distribue à qui ose manifester une opinion raisonnable, dans les formes et en toute correction,. à quoi sert la raison!? Et jusque dans la prison correctionnelle elle-même – comme ils l’appellent – quelle façon de corriger!, -à coups de gifles et de verges: dos rompus, des hommes tombent à terre comme les agneaux dans la cour de l’abattoir, les pieds et les mains attachés. Quelqu’un doute-t-il de ceci?? Faudra-t-il mettre en lumière publiquement mille cas qui en attestent de façon à imprimer dans les consciences des mouvements de colère, de vengeance et en faisant jaillir le sang du cœur? » Eli Gallastegi écrivit ceci en raison de la répression barbare des communistes en Bizkaia pendant la grève des mineurs en août 1923. Et il exigeait déjà alors que la question de la torture, antérieurement déjà « cent fois posée timidement et sans orientation claire », soit, d’après lui, résolue définitivement.

Il y a 70 ans, sous la République, José Antonio Aguirre témoignait (1934): « J’ai vu arriver à la visite médicale de la prison de Larrinaga des garçons avec le dos et les bras défaits par les coups, comme s’il s’agissait d’un hôpital de sang. » José Antonio Aguirre, plus tard Lehendakari, alors député, fut arrêté dans une rafle de la police contre les abertzales, avec tout le Bizkai Buru Baztar et d’autres militants reconnus, tous incarcérés à la prison de Larrinaga. « Après avoir été entendu, je fus mis au secret dans un petit cachot, où mes yeux virent quelque chose que je ne pourrai jamais oublier. Sur la partie inférieure des murs et sur le banc de bois, à la façon de témoins muets mais éloquents, de grosses et épaisses tâches de sang coagulé. -Qui avait été la ou les victimes, et qui le bourreau? »Après deux mois, le député Aguirre fut libéré, mais la persécution des abertzales continua. « Arriva à mon bureau le jeune Luis de Ugarritza. Il était physiquement démoli. Son dos était une grosse tache noire où on ne pouvait plus voir réellement que les marques des coups répartis sur son corps de manière effrayante. José Antonio Aguirre cite d’autres cas de torture, relatant tel cas particulier en détail. En général, « Ce qui s’est passé dans les cachots et les commissariats de police pendant ces mois d’octobre et novembre 1934 atteint des proportions d’une brutalité telle qu’il faut retenir sa plume devant les manifestations d’un tel manque de civilisation. »

Il y a 40 ans, sous le franquisme, un passage de la Lettre des 339 prêtres dit ceci (1960): « Dans les commissariats de police de notre pays, on emploie la torture comme méthode d’investigation et de recherche du transgresseur d’une loi souvent intranscendante et non moins souvent injusteUne malveillance suspecte suffit pour que le policier ou garde civil de garde puisse faire fouetter de façon irresponsable, torturer et blesser tout citoyen, souvent innocent du forfait dont on l’accuse. Nous ne parlons pas de faits isolés. Il s’agit, puisque les autorités connaissent les faits et les tolèrent, d’un système. »

Il y a 20 ans, durant ce qu’on appelle la transition, nous pouvons lire chez Carlos Santamaría (1983): « Dans la situation actuelle, nous sommes de nombreux citoyens moralement convaincus que des cas de torture continuent de se produire dans les lieux de détention (…). Nous avons le cas Arregui, tellement commenté ces jours-ci. Comme on le sait, le Tribunal a acquitté les deux fonctionnaires inculpés faute de la preuve qu’il s’agissait bien de ceux en charge de la surveillance et de la protection du détenu. D’après la sentence du tribunal elle-même, celui-ci fut arrêté par 20 autres policiers et -d’autre part- l’ex Directeur général Francisco Laina déclara au cours du procès que pas moins de 70 policiers étaient intervenus dans les interrogatoires. « Vu que tout ce qui concerne les interrogatoires et la surveillance est plein d’obscurité, on ne peut déclarer coupables les fonctionnaires accusés de lésions tant de fois répétées  », dit clairement la sentence. C’est précisément cette « obscurité » -pour ne pas dire les ténèbres- dans laquelle se développent les diligences policières qui nous atterre, qui nous indigne. »

Il y a 10 ans, sous la démocratie, les socialistes étant au gouvernement, en revoyant la presse, nous constatons qu’Amnesty International dénonce des tortures en Espagne, spécialement de jeunes abertzales; la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU déplore publiquement que les cas de tortures en Espagne ne soient pas rares (et le Gouvernement espagnol les a niés). L’avocat Juan María Bandrés a présenté au Parlement de Strasbourg une dénonciation des tortures d’un membre de l’ETA par la Guardia Civil. Tout au long de l’année, il y a toute une série de dénonciations de tortures tant dans les conférences de presse que devant les tribunaux. La Cour suprême confirme les peines infligées à 9 gardes civils par l’Audiencia Nacional pour tortures. Cinq gardes civils condamnés pour tortures sont grâciés. Un capitaine de la Garde Civile, condamné pour tortures, est élevé au grade de commandant, etc, etc.

On fait toujours comme si on n’avait jamais entendu ça. Tortures? Cela n’existe pas ici. 100 ans comme ça. Combien d’autres siècles devrons-nous encore voir s’écouler de la même façon?

Le lecteur de José Antonio Aguirre sera surpris, tant les pratiques de la torture paraissent rétrogrades à nos yeux: l’arrestation à deux heures du matin, la Garde Civile frappant à la porte et proférant des menaces, la famille terrorisée, la mise au secret, les interrogatoires qui recommencent encore et encore, s’interrompent et recommencent quelques minutes après, les descentes au cachot et les remontées, le fait de ne pas laisser dormi les gens, les chantages affectifs (« toi, tu n’aimes pas tes enfants »), les accusations mensongères « tu as fait ça », « tu y étais » répétées mille fois à grands cris, les coups de toutes natures jusqu’à ce que la victime demeure étendue sur le sol et perde connaissance, « tu ne sortiras pas d’ici vivant », « crie Vive l’Espagne!, plus fort! plus fort! », jusqu’à ce que la victime demander que – s’il vous plaît – qu’on la tue d’une balle. Ensuite il appert qu’elle est innocente: « rentrez chez vous, ici il ne s’est rien passé ».

Il vaut la peine de rappeler quelque chose qu’Aguirre souligne dans son récit, c’ est le rôle que les journalistes et la radio jouent dans toute l’affaire. Ils sont, dès le départ, les « porte-parole de la haine, les instigateurs de notre persécution », eux qui, avec rage, exigent sans relâche l’arrestation des dirigeants abertzales et des militants les plus connus. Ceux-ci détenus, « cette presse « charitable » qui dans son aveuglement voulait se réjouir de notre châtiment » s’emploie à diffuser à leurs égard fausses nouvelles et soupçons. Les tortures sont dénoncées, mais « la presse – Ô Sérénissime Presse!- ne publie jamais dans ses colonnes une protestation, ni même une mise en garde contre de tels viols de la dignité humaine. »

Carlos Santamaría souligne surtout l’effet de la loi au sujet de la torture. Les cas de tortures ne peuvent pas être prouvés? Non. « Mais de toute façon, prétendre démontrer des faits qui ont été préalablement situés dans des conditions d’indémontrabilité absolue est une authentique canaillerie juridique. » Pour lui, la pratique commune la voici: «la torture policière en est arrivée à être une procédure routinière dans la lutte contre le terrorisme. Procédure d’autre part parfaitement couverte par les dispositions légales d’exception qui rendent impossible sa dénonciation devant les Tribunaux.» Je le souligne: selon Santamaría (qui n’était pas un jeune blanc-bec enclin à appliquer les consignes de l’ETA), la torture ne concerne pas un ou deux cas particuliers, mais « une procédure routinière dans la lutte contre le terrorisme ».

Mais le fait qu’il n’y ait aucune preuve de la torture mérite quelques observations.

IV

De manière parfaitement officielle de bout en bout: à midi juste, le 23 juin 1944, le docteur Maurice Rossel, jeune médecin suisse de 27 ans, effectue une visite officielle au camp de concentration, ou ville-ghetto de Theresienstadt/Terezin, accompagné de deux représentants de l’ambassade danoise pour cette importante mission, MM Henningsen et Hvas; il effectue cette visite en tant que délégué de la Croix-Rouge internationale (CICR), avec toutes les autorisations des dirigeants de Berlin, tout cela organisé par Adolf Eichmann, responsable officiel des sujets juifs de la Sécurité Centrale du Reich. Pendant leur visite, le chef de la communauté juive (« le plus ancien »), le docteur Paul Eppstein, qui leur a été présenté comme le maire de la ville leur a servi de guide, et ils ont été aimablement accompagnés à tous moments par des officiels de la SS. Cette visite s’explique par le fait que la Croix Rouge Internationale recevait des informations négatives sur la situation des juifs en Allemagne d’une part, et, d’autre part, que les gouvernements du Danemark et de la Suède ne cessaient d’exercer des pressions diplomatiques sur les gouvernants de Berlin, et de demander des informations sur la situation des juifs déportés depuis les pays scandinaves en 1943, vu qu’ils les considéraient comme citoyens jouissant de la protection de leurs Etats. Le docteur Maurice Rossel a inspecté le camp de concentration pendant trois heures et n’a trouvé aucune irrégularité ou violation des Conventions de Genève. Au contraire, encore en pleine guerre, il trouve, à l’inverse de ce que disent les rumeurs, « une ville qui vit presque normalement?, une ville juive extraordinaire », bien entretenue, comme un phalanstère, qui possède une vie musicale et culturelle exemplaires. « Si ce compte-rendu aide à éclaircir dans une certaine mesure le mystère qui entoure le ghetto de Theresienstadt, son objectif sera atteint», dit-il, satisfait, à la fin de son texte. Et il y a plus, en conséquence des consignes qu’il reçoit de la part de la Centrale de Genève (la Croix-Rouge avait alors déjà reçu un rapport des juifs slovaques A. Wetzler et W. Rosenberg, évadés de Theresienstadt), il visite de nouveau la ville-ghetto le 6 avril 1945, et la qualifie à nouveau d’excellente dans son compte-rendu. Plus encore, en 1943 M. Rossel s’est présenté sans avertissement préalable ni autorisation à Auschwitz et le commandant, recevant ce visiteur à l’improviste, l’a reçu aimablement et a répondu poliment à toutes ses questions, bien qu’il lui ait refusé l’autorisation de visiter le camp. « Un lieu terrible », dit-il; il a même vu quelques prisonniers « qui n’étaient que des yeux », mais il n’a observé aucune violation des Conventions de Genève. Le 27 septembre 1944 (trois mois après avoir visité Theresienstadt pour la première fois), le délégué suédois se rend de nouveau à Auschwitz; cette fois il visite différentes parties du camp, et a même l’occasion de parler avec quelques prisonniers (soldats alliés prisonniers, surtout anglais). Ayant été averti que des rumeurs couraient sur leq chambres à gaz, il y a accordé une attention spéciale (à ce qu’il lui paraît), mais il n’a relevé aucune odeur de viande brûlée, ni de fumée, ni de trace de crématorium; dans son compte-rendu, il assure à nouveau que ce ne sont que des rumeurs. M. Rossel a fait des efforts. Et il est resté si satisfait des résultats de son enquête qu’il a envoyé au ministre des Affaires Etrangères allemand Eberhard von Thaden des photos privées réalisées par lui-même lors de son inspection de Theresienstadt, dans lesquelles on voit des enfants jouant dans le parc; le ministre lui répond en le remerciant « j’utiliserai ces photos si un étranger s’adresse à moi en invoquant les supposées horreurs de Theresienstadt ». Et c’est ce qu’il fit: il envoya immédiatement les photos des heureux enfants à l’inquiète Ambassade de Suède. Le porte-parole du Reich exhiba le témoignage impartial de Rossel dans une conférence de presse pour faire taire « la propagande que l’ennemi est en train de diffuser sur le traitement des juifs établis en Europe ».

La torture a-t-elle pu être démontrée un jour quelque part? La Croix-Rouge a inspecté aussi les camps de Dachau, Buchenwald et Ravensbrück (1943), dans lesquels elle n’a rien « vu » de condamnable. Les atrocités qui furent commises dans les camps de concentration nazis, qu’aucun d’entre nous ne met en doute aujourd’hui, furent seulement démontrées après que ces lieux furent libérés par l’Armée Rouge.

Comment est-ce possible? Dans le passé, le Tout-puissant c’était Dieu. Il fit le monde, et il disparut. Aujourd’hui, (pardon si cela vous semble un blasphème),le Tout-puissant c’est l’Etat, qui fait ce qu’il veut et disparaît, il fait même en sorte que ce qu’il a fait n’existe pas. L’Etat prend les mesures nécessaires pour pouvoir pratiquer la torture à tout jamais, mais aussi pour que cela ne puisse jamais être prouvé. Le révisionnisme de Faurisson et Le Pen (la négation de l’existence de l’Holocauste des juifs), nous indigne, et nous exigeons qu’ils soient condamnés devant les tribunaux; mais nous vivons tranquillement dans le révisionnisme sur les prisons ici et maintenant. Parmi nous, presque tous nous voulons croire que les gens en Allemagne ne savaient pas ce qui se passait avec les juifs. Combien s’intéressent à ce qui arrive aujourd’hui-même aux « juifs » d’ici dans les commissariats et les prisons espagnols? La vieille histoire se répète. Qu’est-ce qui se passe à Guantánamo? Quelle information les médias diffusaient-ils au Chili, en Argentine, les jours même où les atrocités se produisirent? Quelle information les médias de Paris diffusaient-ils sur ce que son héroïque armée faisait en Algérie entre 1956 et 1963? Que disait Herria lui-même en Iparralde? J.P. Sartre écrit déjà en 1958: « En Algérie on torture régulièrement, systématiquement, tout le monde le sait, depuis Monsieur (le ministre) Lacoste jusqu’aux agriculteurs de l’Aveyron; mais personne ne dit absolument rien .» C’est que, Sartre, de même que Henri Alleg (journaliste qui raconta les tortures auxquelles il fut soumis dans La Question), était « communiste », plus ou moins ce que sont aujourd’hui les « terroristes », et il est bien connu que les gens de bien ne croient pas ce que dit cette racaille. Le gouvernement démocratique français interdit le livre de H. Alleg, et mit en cause son auteur. Les gens sensés comprirent que le Gouvernement devait agir avec bon sens. Quarante ans après, le général Aussaresses a provoqué un scandale national pour avoir raconté les prouesses de l’Armée pendant la guerre d’Algérie, avouant clairement, fier comme un bon militaire patriote qu’il est, les tortures perpétrées. La République a conduit le Général et son éditeur devant les tribunaux, non pas pour avoir torturé dans les cachots, mais pour « apologie de la torture »!

Ces jours-ci, on peut entendre que Khieu Samphan, président du gouvernement de Pol Pot des Khmers Rouges dans le Cambodge démocratique ou communiste -époque à laquelle plus d’1,7 millions de citoyens furent tués par torture, faim ou exécution – entend alléguer pour sa défense, dans le procès pour crime contre l’humanité ou génocide perpétré par les Khmers Rouges qu’intenteront prochainement les Nations Unies, qu’il ne savait rien de tout cela. Il est évident que les supérieurs ne sont jamais informés des tortures et des massacres de leurs subordonnés. Dans le procès de Nuremberg, aucun mandataire nazi ne savait rien de la Shoah ou de l’Holocauste; dans le procès de Hambourg, aucun dirigeant des entreprises productrices de gaz létal ne savait à quoi il servait. Les principaux responsables des plus grands crimes réussissent toujours très bien à ne rien savoir.

Cela en ce qui concerne les gouvernants. En ce qui concerne la police, bien sûr, elle ne sait jamais rien des tortures de la police. Quant à l’opinion publique, malheureusement il est certain que la société allemande (chilienne, argentine, française) ne sait presque rien; et du peu qu’elle sait, elle préfère ne pas trop penser, sûrement de peur d’en savoir plus. Mais il faut reconnaître que même la Croix Rouge, qui a cherché à se renseigner, sut peude choses des camps de concentration nazis, et que la propagande antinazie des alliés elle-même faisait à peine référence aux camps de concentration et à l’Holocauste: on peut en déduire que c’est faute d’informations concrètes. Les horreurs en Algérie, au Chili, en Argentine, ont seulement pu être connues a posteriori. C’est la réalité.

Le premier problème est toujours le manque de preuves tangibles sur les évènements racontés qui concernent la torture. Et la plus mal placée pour présenter des preuves, c’est la personne torturée elle-même. Il n’y a pas de témoin. Les policiers ne vont pas les faciliter, les Gouvernements les cachent. Mais l’inexistence de la preuve n’est pas un phénomène naturel et inévitable. Quelqu’un fait en sorte qu’il en soit ainsi. Il y a donc un responsable à cela, et cela montre que le principal et plus grand responsable de la torture n’est pas le tortionnaire, que le problème n’est pas centré sur sa personne, et que la recherche d’une solution ne doit pas être envisagée à partir de la personne du tortionnaire.

La question qui se pose alors est la suivante: qui est le responsable du fait que l’Etat moderne -nazi, communiste ou démocratique- a tout un réseau bien construit légal, politique, médiatique autour de la torture, pour la protéger ou la cacher? Quand nous essayons de répondre à cela, c’est une vue d’ensemble lamentable et désespérante qui surgit. Les lois, qui devraient servir à éradiquer la plus petite possibilité de pratiquer la torture, sont celles qui garantissent l’impunité (mise au secret, etc). Les plaintes pour torture devant le juge sont archivées (très souvent sans même écouter la personne qui les dépose). Si, parfois, le tribunal condamne le tortionnaire, le pouvoir le grâcie vite et il est récompensé pour mérites exceptionnels. Le tortionnaire peut faire tranquillement son travail, sachant que l’Etat le protégera toujours. Jean Améry a écrit, amer: nous pensions que la torture et les pratiques similaires disparaîtraient pour toujours avec le nazisme; que dans les Etats démocratiques vainqueurs nous ne reverrions jamais des comportements comme ceux des nazis. Mais des années ont passé, et nous voyons que les Etats démocratiques usent des même pratiques que les nazis, et que les Gouvernements les justifient. « Je n’ai jamais entendu dire qu’un fonctionnaire jugé pour mauvais traitements ait été accusé ouvertement par ses supérieurs. »

Cela nous oblige à nous poser une autre question: comment est-il possible qu’en démocratie le pouvoir puisse récompenser les tortionnaires au vu et au su de toute la population sans provoquer le scandale, de la même façon que sous le fascisme, que les tortionnaires fassent leur travail avec la meilleure conscience, parfois avec même une conscience quasi-religieuse de bienfaiteurs sociaux (comme ce que notre ami le jésuite Txema Auzmendi nous a raconté du capitaine galicien à la Direction Générale de la Guardia Civil), que juges et médecins légistes voient des personnes démolies et qu’il ne se passe rien, que les médias restent impassibles devant les dénonciations de torture? Ce sont des questions différentes, mais elles sont toutes liées.

En définitive, dans l’histoire, une société a la culture qu’elle a, et ici, dans les discours des politiques, dans les analyses de nombreux intellectuels et dans les campagnes médiatiques, dans les commentaires de la rue, on perçoit qu’en démocratie aussi c’est une culture publique tissée de fils barbelés qui domine, que pour les Turcs, les hérétiques et les « rats de l’ETA »,on approuve ou excuse la torture sans trop de scrupules, parfois avec un geste d’impudence, plus souvent avec un haussement d’épaules et le silence. Ils les torturent? Qu’ils aillent se faire foutre! Ou d’une façon plus civilisée: ce n’est pas bien, mais c’est nécessaire. Ou même: ils l’ont mérité! Notre culture (la praxis du Gouvernement, des grands partis, des moyens de communication), assume la torture au moins dans « certains cas ». De rares fois on la reconnaît telle quelle, expressément, mais comme ça, en passant ou avec des excuses; et en plus d’une occasion, en adoptant une manière de raisonner plutôt compréhensive à son égard. Il suffit de voir de nombreux textes d’ « intellectuels » sur le terrorisme ou les terroristes. Pour donner un exemple « ntellectuel » (hors de la presse ou du pamphlet de bar), l’étudiant en Droit espagnol a appris la chose suivante de la plume du professeur Alvaro d’Ors dans le manuel Une introduction à l’étude du droit : « Le terroriste ne doit pas être jugé (…), mais capturé en tant qu’ennemi, ou mort, conformément au Droit de la Guerre. » » (1982, 153). Un « terroriste » n’est pas un citoyen, quelqu’un qui aurait les droits des personnes normales (à un procès juste, par exemple). Il est l’ « ennemi », c’est à ça seulement que servent les lois de la de guerre. Mais de toute façon, la torture est illégale. Elle est internationalement interdite. Pour cette raison, le professeur d’Ors sait faire la nuance exacte à l’endroit exact, et ne considère pas comme torture « a pratique de mauvais traitements sans règles, ni la pratique policière de châtiments corporels prophylactiques pour le maintien du bon ordre public » (Nouvelle introduction à l’étude du droit, 1999, 44-45). Cela, ce n’est pas la torture. Cela n’est pas interdit. C’est-à-dire la torture au sens strict, la torture illégale, ce serait celle qui serait pratiquée « selon certaines règles  et utilisée comme moyen judiciaire d’obtenir des aveux »; c’est-à-dire que, certainement, la seule torture interdite est celle de l’Inquisition parce qu’elle était: a) soumise à certaines règles, pas à pas, et b) acceptée comme « moyen judiciaire d’obtenir des aveux », jusqu’à ce que la validité de cette forme de preuve juridique soit abolie par la Révolution. Puisque les Etats modernes l’interdisent, et la pratiquent, mais sans suivre aucune règle, cela n’est pas la torture… D’Ors n’est pas n’importe qui. Il a été professeur à l’Université de l’Opus de Navarre, un des grands maîtres du Droit en Espagne, récompensé par plusieurs prix nationaux et internationaux; ses livres -idées- ont été utilisés comme livres de référence pour des milliers d’étudiants en Droit espagnol pendant des années. Même en Euskal Herria, sa carrière a été récompensée avec les prix d’Humanités et de Sciences Humaines d’Eusko Ikaskuntza (1996) et le prix de la Culture Prince de Vienne (1999). Si c’est cela la pensée académique acclamée dans nos rangs, comment sera celle des bars et de la rue? Peut-être cela ne devrait-il pas nous étonner, que dans le royaume dans lequel les étudiants en Droit apprennent ces concepts, les juges jugent de la manière qu’on sait les « mauvais traitements » et les « châtiments corporels prophylactiques » infligés à des présumés terroristes. Ni que Monsieur le tortionnaire soit un professionnel consciencieux qui commet les crimes les plus barbares, et qui est un catholique dévot, avec la bonne conscience de celui qui agit au service de l’Etat, et par conséquent de l’ordre et du bien. Cette culture publique de la société est celle qui cache la tragédie des commissariats.

Torturaren Aurkako Taldeak (TAT) est un projet et une réalité qui se bat contre tout cela, une organisation non-gouvernementale d’Euskal Herria dont l’objectif est d’agir contre la torture. Le TAT offre son aide juridique, psychologique et médicale à des personnes torturées (qui le souhaitent). Il organise, en plus, des activités destinées à éradiquer la torture avec l’aide d’organismes internationaux et en s’efforçant de conscientiser la société. Son premier objectif, face à la société, est de montrer la réalité de la torture, d’informer les gens. Pour cela il recueille et publie des témoignages de gens qui ont été torturés. Nous savons que le témoignage ne constitue pas une preuve rigoureuse (si le courage de risquer 10 ans de prison pour le simple fait de dénoncer des tortures n’est pas une preuve suffisante!), mais on ne peut pas non plus se contenter d’attendre de trouver des preuves, quand l’histoire nous a démontré à maintes reprises qu’il est pratiquement impossible qu’il y en ait. L’expérience enseigne que devant toute plainte pour torture, supposer que c’est la vérité est une obligation morale et politique; et c’est une obligation morale et politique d’éliminer le plus vite possible tout ce qui peut permettre l’existence de la torture. Nous devons remercier pour son témoignage la personne qui dénonce des tortures (avec la certitude absolue qu’elle possède et l’autorité morale que lui octroie cette certitude), plus encore quand, par une perversion totale du droit, elle prend le risque pour cela de recevoir un autre châtiment. L’élément le plus important pour que la torture cesse un jour d’exister c’est le témoignage des victimes.

Malheureusement, dans la vie publique il semble que nous continuons de vivre au temps des nazis, comme si nous n’avions rien appris de cette expérience (sauf leurs méthodes): quelqu’un dénonce le fait d’avoir subi des tortures, et les politiques et les institutions publiques exigent des preuves de la victime. Si elle ne dispose pas de preuves, ils font comme s’ils étaient excusés. Ils ne voient pas, apparemment, dans l’impuissance de la victime une dénonciation de ce qu’ils sont eux-mêmes, bien qu’il en soit ainsi si on regarde les choses avec un peu de logique. Qu’une personne puisse être torturée est dû au fait qu’elle est totalement sans défense, et le fait de ne pas pouvoir produire de preuves est constitutif d’un tel état. Cela relève donc de la plaisanterie sinistre que les politiques exigent des preuves de la personne torturée quand c’est à eux (au pouvoir législatif) qu’on doit, premièrement qu’il existe des tortures, et ensuite qu’il n’y ait pas de preuves. Se réfugier derrière l’exigence de preuves de la part de la victime est la solution du politique qui ne veut pas de solution. Il ne veut pas affronter sa responsabilité comme politique. C’est l’excuse du politicien qui sait parfaitement que la torture existe et qui refuse de faire quelque chose: la victime ne peut rien prouver, il ne peut rien faire. Il croit ainsi pouvoir se laver les mains. Mais les premiers responsables de la torture sont les politiques. Depuis que les conditions qui la rendent possible ont été dénoncées, le fait que les politiques (partis, Gouvernements) refusent de les changer indique clairement qu’ils veulent qu’il y ait des tortures, c’est là la clé du problème et de la solution.

Les choses étant comme elles sont, il est beaucoup plus urgent d’essayer, tous ensemble, de rendre la torture impossible que d’essayer de chercher des preuves après qu’elle ait eu lieu et de punir les coupables. Mais pour la rendre impossible, il faut changer notre culture politique et sociale, avant tout changer de toute urgence les lois, qui rendent impossible de prouver que la torture soit pratiquée -elle existe ou elle n’existe pas-, et qui garantissent par conséquent l’impunité. La loi ne doit pas punir la torture, elle doit l’empêcher. « Il ne sert à rien de dire « que la Justice fasse son chemin » », nous prévient Iñaki Uria depuis la prison d’Aranjuez. « A quoi ça sert, si l’objectif n’est pas de faire justice », de la laisser suivre son chemin? Au contraire, nous devons cesser de laisser cette Justice faire son chemin.

Cependant, je lis dans Berria (12-02-2004) que le TAT s’est réuni avec la Direction des Droits de l’Homme du Gouvernement basque. Parmi les membres du TAT se trouvaient Unai Romano (dont nous avons tous vu le visage défiguré sur les photographies) et Susana Atxaerandio (qui a dénoncé avoir subi des tortures en janvier 2002). Le journaliste retranscrit, littéralement ces déclarations de Susana: « Etant une personne qui a subi des tortures, je suis sortie de cette réunion avec un très mauvais goût dans la bouche. On nous a dit que le Gouvernement basque n’allait rien faire au sujet des cas de tortures. Mais ils ont mentionné une exception, qui nous a fait très mal autant à moi qu’à Unai (Romano), qui participait à la réunion avec moi. Ils nous ont dit que dans les cas où il y a des preuves de torture claires, comme dans le cas d’Unai, le Gouvernement donnera son appui (?!!) et il y aura des suites judiciaires, mais qu’ils ne feront rien quand il n’existe pas de preuves claires, comme dans mon cas. » La déception de Susana est compréhensible.

Devant l’impossibilité de faire quoi que ce soit, allons-nous rester sans rien faire? Le Gouvernement ne peut-il rien faire? Pendant ce temps, la torture n’est peut-être pas systématique, mais elle est acceptée de fait par le système. Une publication du Centre d’études wallonnes et de République

 

511lPp+ByGL._SX322_BO1,204,203,200_

 

 

 

Comité de solidarité avec l... |
Antisaidani |
Petite-Forêt-Ensemble-Autre... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | حركة شباب الكرامة | MJD
| Saint-Pol AVENIR 2014
| Collectif Palestine Libre