ҪA BOOSTE sous les PAVÉS (Radio Libertaire 89.4 Mhz)

8 mars 2021

ELOI MACHORO 09 03 21 6/6

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Dernier volet consacré à ELOI MACHORO syndicaliste, militant indépendantiste et député, assassiné par les forces répressives coloniales de l’état farnçais. Ce 12 janvier 1985 fut un triste jour quand Eloi et son compagnon de lutte Marcel Nonnaro furent exécuté par les gendarmes mobiles et le  tireur d’élite jean pierre Picon qui fut d’ailleurs exfiltré juste après son forfait. Pour lui en bon petit soldat il n’a aucun regret, il n’a fait qu’éxécuter un ordre. mais pour le peuple Kanak cela sera une grande perte. Je remercie Benoit Godin de nous avoir permis de diffusé les 6 episodes sur la vie d’Eloi Machoro par ceux qui l’on cotoyé. vous pouvez retrouver le souncloud du documentaire sonore sur: 

 

https://soundcloud.com/lampetempete/

 

 

Je vous propose d’ailleurs de lire le document de René Guiart dans le journal de la Société des océanistes. il est le fils de Jean Guiart qui s’exprima lors de la venue de Charles Pasqua en NC en 1985 dont vous trouverez  le texte dans le lien suivant.

fichier pdf i1984_1985_0224 

il est le frère d’Armand Guiart qui fut enlevé et séquestré par des caldoches ci-après l’article du monde de 1984

  

La « libération » du fils de l’ethnologue Jean Guiart « La route est libre »

Après la polémique lancée à l’Assemblée nationale puis au Sénat par le RPR contre le gouvernement, qui serait coupable de  » trahison « , M. Debré, qui a cosigné avec cinq autres anciens premiers ministres et l’ancien chef de l’État une déclaration dénonçant l’action de la France en Nouvelle-Calédonie, persiste et signe : il envisage bien de traduire le président de la République en Haute Cour de justice !De son côté, M. Dick Ukéiwé, président du gouvernement local, a déclaré, dimanche à Paris, que « la seule solution pour s’en sortir, c’est simplement de continuer à appliquer intégralement les lois de la République sans tenir compte de la peau et de la race ». Le président du gouvernement territorial, sur Radio-Monte-Carlo, a accusé René Guiart – fils de l’ethnologue Jean Guiart et frère d’Armand, retenu trois jours en otage avec sa compagne par les anti-indépendantistes à Bourail – d’être un des principaux cerveaux « de route cette opération en Nouvelle-Calédonie ». René Guiart, a dit M. Ukéiwé, « a poussé mes compatriotes à commettre des actes qui étaient jusqu’ici inconnus par les Calédoniens. Nous avons plusieurs fois alerté les pouvoirs publics pour que René Guiart soit arrêté « . Cinq habitants de Bourail ont été inculpés lundi de séquestration et d’arrestation illégale pour l’enlèvement de M. Armand Guiart.Enfin, à Nouméa, où il séjourne quelques jours, M. Gaston Flosse, président (RPR) du gouvernement en Polynésie française, estime qu’une éventuelle indépendance de la Nouvelle-Calédonie n’aurait pas d’effet de contagion sur la Polynésie, en raison de la présence sur ce territoire d’outre-mer du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP). M. Flosse à toutefois estimé que la Polynésie devait accéder à une autonomie encore plus large. « Ce que nous souhaiterions, a-t-il dit, C’est un statut semblable à celui dont disposent les îles Cook vis-à-vis de la Nouvelle-Zélande, celle-ci ne conservant comme seules compétences que celles relatives…

Par DANIEL SCHNEIDERMANN.

Nouméa. – Ce fut un bien curieux week-end où on laissa Bourail, la seconde ville blanche du territoire, s’ériger presque en zone franche. Tout à la préparation de son réveillon, Nouméa ne répondait plus. Bourail était une île, avec ses barrages aux allures de kermesse, et ses deux kidnappés qui lui brûlaient les mains. On s’en passait la garde de l’un à l’autre, comme le valet de pique au jeu du pouilleux.

On n’a pas idée de venir en vacances en Calédonie en pleine insurrection quand on s’appelle Guiart Pour tout ce qui porte la peau blanche dans l’île et circule sous un chapeau de cow-boy, le nom est synonyme d’antéchrist. M. Jean Guiart, ethnologue féru de civilisation mélanésienne, et son fils René, très actif dans les mouvements de revendication de terres de la région de Koné (dans le Nord), se partagent équitablement la haine des caldoches. On imagine le frisson de joie des « stockmen », de Bourail quand on leur annonça l’arrivée au barrage d’une proie de choix : M. Armand Guiart, frère de René, fils de Jean, en villégiature dans l’île avec sa compagne, Mme Charlotte de Damas.

Dès que se présente le couple, il est scrupuleusement fouillé, copieusement insulté et prestement emmené vers un lieu mystérieux de détention. Et là, les ennuis commencent. Que faire de cet encombrant trésor ? On se creuse la tête pour imaginer une rançon à la mesure des otages. On commence par réclamer que René Guiart vienne se livrer en lieu et place de son frère. Puis les Pieds nickelés de Bourail appellent « un copain » à Nouméa, qui donne une brillante idée : exiger le départ en métropole de René.

Mais la négociation ne manque pas seulement de revendications : elle manque aussi de négociateur. Les « cerveaux » du rapt refusent obstinément d’entrer en contact avec les gendarmes. Quant à ces derniers, ils cherchent, bien sûr. Mais sans doute à reculons.

Dès vendredi matin, tout Bourail se murmurait le secret. Les commerçants le chuchotaient aux gendarmes mobiles venus s’approvisionner. On convoquait en douce les journalistes. Mlle Charlotte de Damas, emmenée par ses ravisseurs en visite guidée des fermes alentour, passait et repassait les barrages de gendarmerie. Et ce n’est que samedi soir que les gendarmes de Bourail avertiront enfin le Haut Commissariat de la présence probable des jeunes gens.

kanak

Journal de la Société des océanistes

Témoignage : la vie et la mort d’Éloi Machoro

René Guiart

Citer ce document / Cite this document :

Guiart René. Témoignage : la vie et la mort d’Éloi Machoro. In: Journal de la Société des océanistes, 92-93, 1991-1-2. pp. 129-

139;

https://doi.org/10.3406/jso.1991.2905

https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1991_num_92_1_2905

Fichier pdf généré le 04/05/2018

La vie et la mort d’un héros kanak : Eloi Machoro

par René GUIART

Ce texte est extrait d’un long manuscrit de René Guiart, décrivant et analysant la prise de conscience

et les actions qui ont mobilisé la jeune génération canaque au cours des dernières années, actions

auxquelles il a participé au tout premier plan. René Guiart, ayant rejoint le camp du peuple de sa mère, Joséphine Pawe Soaat, isola i Wahnyamala, constamment vitupéré, dénoncé, sinon condamné à mort par l’extrême-droite coloniale, témoigne des événements et les commente à chaud, mettant en évidence les contradictions quotidiennes d’un mouvement de décolonisation qui est loin d’avoir encore gagné la partie. L’évolution des choses a cependant rarement pris en faute l’auteur par manque de lucidité. L’amitié personnelle qui le liait à Eloi Machoro, dont il a été le compagnon de lutte, lui permet de décrire les derniers jours et les données de la réflexion du héros canaque

allant vers un destin au sens eschylien du mot. Les notes explicatives sont de Jean Guiart. (J.G.)

Au réveil ‘ j’apprends qu’Eloi Machoro 2 avait passé les barrages 3, venant de Poindimié par la

transversale4. L’après-midi il serait sur Oundjo et s’arrêterait le soir pour nous voir. Il était en

compagnie d’André Gopéa, du Maire de Poya 5, et de ses gardes du corps. En tout trois voitures. Les

camarades étaient armés jusqu’aux dents. Nos deux Ministres6 avaient tout à craindre d’une embuscade. Eloi était la bête noire de l’extrême-droite locale…

Sans tirer un seul coup de feu, il avait désarmé la totalité des européens de Thio. Les grandes gueules

aux formules : « Nous y sommes, nous y restons ! », étaient devenus intelligents et avaient rendu les armes.

Il avait ainsi réalisé ce qu’aucun gouvernement n’avait osé. Nous tous, à côté, nous n’étions que de

pâles reflets. La lutte pour la libération de Kanaky 7 avait trouvé son véritable dirigeant. Son ombre

couvrait le pays. Malheureusement, cela ne plaisait pas à tout le monde.

Eloi Machoro n’avait pas particulièrement aqpprécié l’ordre de lever les barrages donné8 par le

Bureau politique du FLNKS. Au point de menacer Yeiwene Yeiwene, venu en hélicoptère de la

Gendarmerie imposer le respect de la décision prise. L’entretien faillit mal tourner pour Yeiwene, prié de ne plus remettre les pieds à Thio. Eloi savait que nous n’avions pas assez d’atouts en mains pour obtenir de la part de la France des garanties qui puissent être stables. Ce que nous avions obtenu pouvait très bien être retourné par la droite, habile dans l’art et la manière d’effacer ces acquis.

Elle n’aurait nulle difficulté. Il suffisait de provoquer le maintien d’une situation critique jusqu’aux

prochaines élections de mars 1985.

1. Mardi 18 décembre 1984.

2. Né à Nakety, dans la Commune de Canala, au sud-est de la Nouvelle-Calédonie, formé au Petit Séminaire à

Canala, puis au Grand Séminaire de Païta, par la suite maître dans l’Enseignement Catholique avant d’entrer dans la

vie politique : Conseiller Territorial Union Calédonienne, puis Secrétaire Général de ce Parti à la suite de l’assassinat de son prédécesseur Pierre Declercq.

3. Les barrages européens à Bourail, Koné et Koumac.

4. La route transversale Tiwaka-Koné, entièrement bordée de villages mélanésiens et traversant l’île d’est en ouest.

5. Arrêté depuis et maintenu en prison sans raisons. La sœur d’Eloi, Françoise Machoro a été, elle aussi, jetée dans ce véritable cul-de-basse-fosse qu’est la prison, archaïque au possible, du Camp Est à Nouméa, et condamnée à plus

d’un an de prison, alors que l’instruction pour l’assassinat de son frère piétinait et que les assassins des frères de Jean-Marie Tjibaou ont fait l’objet d’un non-lieu…

6. Ministres de la Sécurité et de l’Intérieur du Gouvernement Provisoire de Kanaky, proclamé le 20 novembre 1984.

7. Kanaky, de Kanak, francisation de kanaka, homme, terme de la langue hawaïenne passé dans le « pidgin english » usité sur les navires baleiniers et dans les mouillages fréquentés par ces derniers. Le terme « kanak », avec cette orthographe, utilisé officiellement au milieu du siècle dernier, s’était transformé en « canaque » en même temps que l’usage de la lettre k devenait moins fréquent de par la consonance « boche » qu’on lui trouvait, bien à tort. Comme les indépendantistes camerounais revendiquant le « Kamerun », les indépendantistes mélanésiens s’appliqueront à eux mêmes la désignation de Kanaks, un moment refusée à force de s’entendre dire pendant un siècle : « sales canaques ! », forme française du « bloody kanakas ! » anglo-saxon.

8. À la demande du Haut Commissaire Edgard Pisani, Délégué Général du Gouvernement, se présentant comme offrant une ouverture vers l’indépendance sous condition que revienne le calme.

130 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES

Les socialistes avouaient eux-mêmes qu’ils avaient toutes les chances de perdre les élections

législatives. Chantant partout qu’une situation irréversible avait été créée, Jean-Marie Tjibaou9 induisait en fait ses gens en erreur. En face, la droite s’organisait pour résister et reprendre l’initiative.

Nous démobiliser maintenant revenait à neutraliser à court terme les effets bénéfiques du 18 novembre 1984.

Il était évident que tant que les Caldoches 10 se sentiraient les plus forts, ils feraient capoter tout projet susceptible de leur faire perdre une miette de ce pouvoir, source de profits juteux. Leur force leur venait de leur armement, de la puissance née de leur argent, de leur emprise totale sur Nouméa où étaient concentrées toutes les structures du pouvoir économique et politique. Jamais ils ne lâcheraient le morceau avec tous ces atouts en mains.

En face, nous n’avions que notre volonté et la confiance erronée de nos leaders dans les moyens de la politique politicienne.

À l’opposé, Machoro avait une conscience aiguë de ces différents paramètres. Il savait qu’à moins

d’infliger une défaite retentissante à ses adversaires, rien de stable pour le peuple kanak ne pourrait

jamais être mis en place. Seul un choc tétanique pouvait réveiller les Caldoches de leur rêve de

puissance et de gloire. Sinon il n’y aurait pas moyen de vivre. L’esprit, non pas tant revanchard que

raciste, des Européens locaux, leur ferait employer tous les moyens pour effacer la réalité kanak de la carte.

L’appui provisoire de l’actuel Gouvernement11, appui d’ailleurs limité, était l’arbre cachant la forêt.

Le FLNKS bâtirait sur du vide des structures de pouvoir dont la seule réalité serait liée à la volonté

du futur Gouvernement Chirac. C’est-à-dire rien ! Négocier avec un Gouvernement à l’agonie était

aberrant. Les seules garanties à en attendre étaient proportionnelles à sa longévité. Dans quelques

mois, le Gouvernement de droite allait être notre seul interlocuteur. Il serait alors indispensable, en

face de lui, de se trouver en position de force. Si cette condition n’était pas remplie, d’une façon ou

d’une autre, nous finirions par être balayés. Il ne fallait pas s’attendre à des cadeaux. La droite ferait

tout son possible pour nous empêcher d’exister, pour réduire le peuple kanak à n’être qu’une

minorité sans importance. Pour ne pas en arriver là, il fallait lutter maintenant, continuer à pousser

nos pions, prendre le contrôle de tout l’intérieur à l’exemple de Thio. Partout l’ordre FLNKS devait régner.

Voilà le discours que tenait Eloi, là où il passait. Il faisait souffler le vent de la révolte contre le

Gouvernement Provisoire de Kanaky, contre la stratégie tortueuse d’Edgard Pisani. Son but : refaire

Ailleurs ce qui avait été fait à Thio, faire de la NouvelleCalédonie le pays de Kanaky. Saisir l’occasion

Pour forcer le destin en mobilisant le peuple pour un dernier effort, afin de l’amener à l’indépendance.

C’était là l’espérance et la foi d’Eloi Machoro.

En tout cas, lui ne renoncerait pas, il irait jusqu’au bout. Il venait nous dire de lutter avec lui, jusqu’à la victoire finale ou jusqu’à la mort s’il le fallait. Le discours était prenant. Il décrivait son expérience de Thio. Tous, nous écoutions en silence et respect celui qui parlait. Son analyse semblait logique.

Tous étaient d’accord avec lui. Il allait conquérir la Nouvelle-Calédonie… lui, mais pas eux et c’était là le hic !

Il se retrouvait en face de la force d’inertie de beaucoup de militants, de leur absence de formation politique, de leur manque de pratique du terrain.

S’il était Secrétaire Général de l’Union Calédonienne 12, ceux qui avaient donné les ordres étaient

les représentants officiels du FLNKS. Qu’ils aient raison ou tort, pour tous, leurs directives devaient

être respectées dans leur sens profond, ce qui signifiait : plus d’actions. Eloi Machoro se retrouvait

seul, face à sa parole, face à sa seule volonté. Nous étions très peu à pouvoir le suivre, surtout si cela

devait être un baroud d’honneur. Trop de facteurs jouaient contre lui, qui auraient pu être sa chance.

On pouvait imaginer que leur conjugaison puisse provoquer une neutralisation réciproque. Machoro

pourrait-il forcer le destin, comme d’autres en d’autres temps, alors que tout se liguait contre lui?

Avait-il encore toutes ses chances, tout en sachant que sa défaite serait sa mort et qu’il lui fallait en

assumer les risques?

Eloi Machoro agissait dans la véritable logique

9. Jean-Marie Tjibaou était un adepte du discours traditionnel, accumulant les affirmations symboliques et pouvant recouvrir sans gêne des réalités fluctuantes. Ce discours pouvait être insuffisant dans une phase historique où les adversaires ne sont plus des partenaires à l’ancienne, mais la fraction des Européens se révélant raciste et sans scrupules, ou les maîtres de ces monstres froids que sont les États modernes.

10. Crase de « Calédo-chose », terme dérogatoire à la mode d’avant-guerre, utilisé par Mme Simone Lenormand à l’époque de la gestation difficile de l’Union Calédonienne, époque où circulèrent des tracts injurieux contre elle.

Le terme s’est curieusement peu à peu popularisé au point d’être revendiqué par ceux qu’il désignait, sans qu’ils aient conscience de son origine.

11. Le Gouvernement socialiste, représenté en Nouvelle-Calédonie par le Haut Commissaire Edgard Pisani.

12. Union Calédonienne : formation politique fondée dans les années cinquante par les associations catholiques

(UICALO : Union des Indigènes Calédoniens Amis de l’ordre dans le Liberté) et protestantes (AICLF : Association des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français), alors officiellement anti-communistes sous l’influence des missionnaires, et dont Thistoire politique commence avec une collaboration interne avec les éléments représentant les classes moyennes et le petit colonat européen. La lutte pour le pouvoir à l’intérieur de l’Union Calédonienne, longtemps majoritaire, se terminera par le départ de la plus grande partie des Européens, qui se retrouveront, après diverses péripéties, presque tous au RPCR, tandis qu’une part des éléments mélanésiens jeunes, en majorité protestants, fondaient des mouvements autonomistes, puis indépendantistes parallèles, le Parti de Libération Kanak (PALIKA), l’Union Progressiste Mélanésienne (UPM), le Front Uni de Libération Kanak (FULK), l’UC restant par contre majoritairement catholique.

132 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES

Machoro ne s’inquiétait pas tant des réactions caldoches que de celles du Gouvernement. La commune de Boulouparis était en quelque sorte sous haute surveillance. Peu auparavant, l’ancien Maire de Thio, Roger Galliot 19, avait projeté une reconquête de Thio20 à partir de Boulouparis. Il avait, pour ce faire, réuni pendant plusieurs jours, à la ferme de son beau-frère Tuai, deux ou trois cents Caldoches et sympathisants. Pendant quelques jours, sous la surveillance des Kanaks, ils avaient monté des plans insensés, s’excitant mutuellement, puis se querellant, pour finir par abandonner provisoirement.

Néanmoins, l’habitation Tuai restait surveillée, même si Galliot ne faisait pas le poids. D’autres à

Nouméa auraient pu reprendre l’idée de couper la route que faisait faire Machoro de façon à aboutir

à la Tontouta21. Au moins le bulldozer de l’entreprise Galliot, que le Maire Galliot avait fait

acheter par la commune de Thio, servait à quelque chose. Il avait déjà permis de tracer une route reliant la tribu côtière de Borendi au village22 de Thio, ce qu’aucune mairie de droite n’avait réalisé jusqu’à présent.

À Thio. le FLNKS avait utilisé les engins municipaux ou ceux de la SLN pour améliorer les

routes des tribus. Les réservoirs de mazout de la Société le Nickel avaient été employés à bon escient.

Après l’embuscade de Hienghène, qui avait coûté la vie à dix Kanaks, Machoro avait protégé les

européens désarmés de Thio contre toute tentative de représailles. Pourtant la presse de droite en

avait fait un criminel en puissance. Le Journal-tambour 23 de Nouméa, ne pouvant l’accuser d’assassinat, se rabattait sur le viol imaginaire de femmes wallissiennes, aucune blanche n’ayant accepté de se faire passer pour une femme violée 24.

Drôle de pouvoir que celui de certains médias qui peuvent ainsi transformer le camp des assassins en celui des victimes !

Les Caldoches s’acharnaient sur Machoro. Les colons montaient embuscades sur embuscades, pour le coincer, sans résultats. La Gendarmerie le suivait à la trace, justement inquiète de ses activités. En un certain sens, il avait la baraka, tout le monde venait derrière sans parvenir à le précéder.

Eloi Machoro et ses compagnons repartirent le soir même. Au dernier moment, ils changèrent

d’itinéraire pour remonter la route transversale.

Bien leur en prit, car on apprit plus tard que de petits malins s’étaient planqués à l’entrée de la route

De Karaji à Poya pour les coincer. Partout où il était passé, Machoro laissait les tribus en ebullition.

Tous en parlaient. Immanquablement, le bruit de ses voyages parviendrait aux oreilles des Renseignements Généraux. Ces derniers allaient s’apercevoir que les interventions d’Eloi ne

correspondaient pas à la politique avouée de collaboration avec le Haut Commissaire Edgard Pisani qui était celle du FLNKS. De ce point de départ, il leur resterait à déterminer au nom de qui Machoro agissait.

Pour l’application de sa politique, Pisani devait savoir exactement si l’action engagée par Eloi concernait l’ensemble du FLNKS ou restait l’œuvre d’un isolé.

De très fortes présomptions tendent à confirmer que Pisani reçut toutes assurances, de la part de

Jean-Marie Tjibaou et Yeiwene Yeiwene, quant à la non participation du FLNKS à l’action projetée et

18. Le nom de Boulouparis se termine par un s à la suite de la demande présentée, avant guerre, par la Commission Municipale de ce village. Boulouparis est une commune constituée de grandes propriétés d’élevage européennes et d’une majorité de Mélanésiens descendants des insurgés de 1878.

19. Ex-gérant des affaires minières de l’ancien Député Union Calédonienne Maurice Lenormand.

20. Thio, vallée montagneuse étroite, où mène une route à une voie facile à barrer, comporte depuis près d’un siècle le principal bassin minier de nickel exploité par la Société le Nickel (IMETAL), dans des conditions de mépris complet des groupes mélanésiens majoritaires : moins de 40 emplois canaques sur plus de 600 membres du personnel de la mine, le roulage du minerai couvrant les villages mélanésiens de poussière rouge vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et cela pendant un demi-siècle, jusqu’à l’établissement tardif d’une route goudronnée. Ces villages sont peuplés pour moitié de descendants de réfugiés de la répression de l’insurrection de 1878, venus se placer sous la protection de la Mission des Pères de la Société de Marie. La plupart des noms de personnes citées au cours des événements à Thio de la fin 1984 et du début 1985 proviennent ainsi de l’autre versant de l’île, où elles voudraient retrouver leurs anciennes terres.

D’où les projets de Machoro concernant La Foa. Les revendications propres des gens de Thio concernent à la fois le retour de leurs anciennes terres et la conquête de la majorité des emplois à la mine.

21. Machoro avait fait tracer des routes dans la montagne pour aller de Thio à Oui Point et Koindé, reprenant des anciens sentiers canaques. Une route en direction de la Tontouta touchait à la fois aux terres revendiquées par des clans réfugiés à Thio et Borendi, et ainsi à une recolonisation canaque de la haute vallée de la Ouenghi, mais aussi aux principales réserves inexploitées de minerai à haute teneur (9 % de métal contenu) de la Société le Nickel, et par le lieu de la jonction probable avec la route territoriale, l’aérodrome international de la Tontouta, le seul point véritablement affecté d’une valeur stratégique en Nouvelle-Calédonie. Il y avait là de quoi effrayer beaucoup de gens et donner lieu à bien des théories imaginatives. Les difficultés du terrain font dire qu’il s’agissait d’une œuvre de longue haleine — il fallait empierrer, réaliser les ouvrages — et que cette route ressortissait, du moins provisoirement, d’une forme d’utopie.

22. Dans le parler caldoche, le « village » est européen ; la « tribu » est en fait le village mélanésien.

23. Le Journal «Les Nouvelles Calédoniennes», seul quotidien de Nouméa, constamment anti-canaque et anti-indépendantiste, depuis racheté par le Groupe Hersant.

24. La pruderie des Mélanésiens de la Grande Terre a été décrite par Maurice Leenhardt (Gens de la Grande Terre, Gallimard, 1938). En un siècle de domination coloniale, on ne connaît pas un seul cas de viol d’Européenne par un Mélanésien, malgré le grand nombre de cas à l’inverse. Les accusations portées contre eux à Thio, tout à fait à tort, sont ressenties comme injurieuses par les Canaques, ce qui n’arrange rien. Les activistes européens surexcités ont fini par inventer le viol d’une femme de Gendarme, qui aurait été soigneusement caché, de façon maintenir en vie leur thèse des brutalités canaques à Thio, à défaut de morts inexistants. Les viols de Tahitiennes ont été démentis officiellement, après enquête sur place, par l’Église Évangélique de Polynésie Française.

MISCELLANÉES 133

quant à leur condamnation d’une telle action. Pour ces théoriciens de la politique politicienne locale,

Eloi devenait un adversaire. Deux stratégies se faisaient face : l’une de lutte sur le terrain, l’autre de

négociations feutrées. Dans le contexte du moment, elles ne pouvaient co-exister. L’une devait

l’emporter sur l’autre.

Le Délégué du Gouvernement prévint ses deux interlocuteurs qu’il serait peut-être amené à prendre

des mesures pour neutraliser Eloi Machoro afin de prévenir le déroulement d’une guerre civile. À eux

de contrôler leurs troupes dans le cas de figure invoqué. Trop d’intérêts réciproques étaient en jeu.

Le Gouvernement leur assurait par sa voix la garantie d’une prochaine accession de la Nouvelle-Calédonie à l’indépendance, après, naturellement, le temps nécessaire à la mise en place des structures indispensables à la future gestion de Kanaky : « À cause de cela, si Machoro nous y oblige… » Les trois hommes se séparèrent sur une poignée de main.

Le sort d’Eloi Machoro était scellé… s’il allait trop loin.

Vendredi 28 décembre 1984. 4 heures 30. Nous savons que notre tour viendra.

Peu à peu, tous les barrages sont enlevés par les Gendarmes Mobiles : opérations en général sans

casse, quelques arrestations, des fusils saisis, des maisons fouillées, du mobilier détruit, mais pas

d’affrontement armé. Les à-côtés racistes et l’excès de zèle de certains Mobiles ne peuvent être évités.

Pourtant ce n’est pas la revanche souhaitée par les colons. Disons que c’est supportable. Le principal

est de ne pas se faire arrêter.

Depuis hier après-midi, le téléphone ne marche plus 25. Notre tour approche. De toutes façons, pas

question de résister. Les barrages ne sont plus que des branchages jetés sur la route, la discipline s’est relâchée, les militants sont retournés dans les tribus, bref le fruit est mûr pour tomber. Voilà où nous en sommes cette nuit-là, perchés sur les crêtes à scruter la nuit calme. Soudain, à Pouembout, des phares trouent la nuit, un, deux, trois, plusieurs véhicules…

un convoi. Les mobiles !

Je réveille toute l’équipe qui dort à poings fermés. Heureusement j’étais réveillé. Je tends le walkietalkie à un camarade pour qu’il appelle Koniambo en langue Paici et prévienne de l’arrivée des

Mobiles. On appelle, on appelle, pas de réponse. Ils doivent être en train de dormir. Tant pis pour eux, prévenons les barrages à Baco même ! Sur les barrages, pas de réponse. Tout le monde dort et le temps qui passe, qui passe. Cinq heures déjà ! Il faut faire quelque chose. À six heures ce sera la

charge et l’encerclement…

… À Koniambo, les Mobiles rentreront dans le barrage comme dans du beurre. Dans la tribu,

chacun vaquait à ses occupations. Les femmes préparaient le café à la maison commune, près du

premier barrage de contrôle. Ils seront tous surpris. La veille, un Gendarme les avait prévenus que les blancs risquaient de faire une descente sur la tribu, qui devait rester mobilisée au cas où. Il ne pouvait citer ses sources… Mais il avait oublié de préciser que les blancs en question seraient en uniforme et venus spécialement pour les arrêter. L’histoire n’avait été racontée que dans le but d’en attirer le plus grand nombre dans les filets préparés. La guerre psychologique battait son plein. Le plus drôle fut que les gens présents à la maison commune crurent que les Mobiles venaient pour les protéger.

Le jeune Président du Conseil des Anciens s’avança vers eux la main tendue, leur demandant comment ils allaient.

Un Mobile prit la main… pour lui passer les menottes, celui là et trois autres passèrent trois mois

à la prison du Camp Est… … Trois heures après, on voit de Netchaot le

convoi remonter sur Bopope. Là haut, un accrochage a eu lieu. Ils repartent pour réprimer. Lors

de leur premier passage, le convoi 26 était passé sans problèmes au milieu de la tribu. Mais les Mobiles du dernier camion avaient insulté les Kanaks qui les regardaient paisiblement et avaient lancé, probablement de leur propre chef, des grenades lacrymogènes sur eux. Peu de temps après, un hélicoptère avait survolé la tribu en rase-mottes, effrayant les femmes. Un garçon avait tiré sur l’appareil pour l’obliger à partir. Malheureusement sa balle avait atteint une pièce essentielle du rotor, ce qui faillit provoquer un arrêt de rotation des pales.

Lorsque les Mobiles vinrent punir la tribu de Bopope de ce geste, ils brisèrent les portes des maisons,

cassèrent le mobilier et la vaisselle, volèrent l’argent trouvé de-ci de-là, frappèrent les vieux et les vieilles femmes et menacèrent tellement que le coupable finit par se livrer…

À Bako, au barrage queje venais de quitter, l’exprésident du Comité de lutte local s’était avancé

vers les VBRG rugissant et dans le tintamarre avait fait un appel au dialogue : « Arrêtez, arrêtez, on

peut dialoguer, on peut dialoguer ! » II n’avait pas fini sa phrase que le VBRG avait déjà défoncé le

barrage et que devant lui défilaient les camions remplis de Mobiles. Offusqué par leur manque de

courtoisie et réalisant la précarité de sa position, il se transforma en courant d’air en disparaissant du côté des bananiers.

À l’autre barrage, les camarades n’eurent que le temps de prendre la poudre d’escampette, protégés

par un jeune qui se sacrifia en affrontant les mobiles armés de sa seule fronde. Il fut d’ailleurs

rattrapé et copieusement tabassé avant d’être relâché, car il n’avait pas lancé un seul caillou.

25. Les activistes accusaient des fonctionnaires du Haut-Commissaire de prévenir les tribus intéressées des opérations de police et en particulier d’avoir averti Machoro d’une opération héliportée sur Thio comportant des éléments du GIGN.

26. Un deuxième convoi, lui aussi avec véhicules blindés, venu de la côte est pour faire sa jonction avec le premier convoi remontant du sud.

134 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES

Ils partirent au pas de course, le doigt sur la gâchette, cerner la maison du vieux 29. Peine

perdue, les oiseaux s’étaient envolés…

… Les oiseaux finirent par redescendre à Bako, la nuit venue, en ramenant les fusils évacués au

petit matin. Pour nous il était important de conserver une puissance de feu après le départ des

Mobiles. La confiscation des fusils laissaient les Kanaks sans défense en face des colons surarmés. Les

Gendarmes venaient nous neutraliser, mais ne prévoyaient pas d’assurer notre protection par la suite.

Il nous fallait avoir la possibilité de nous défendre ou d’organiser une équipe de protection en cas

d’agression de colons racistes.

Les vieux nous apprirent que les colons avaient suivi les Mobiles jusque dans la tribu, mais avaient

rebroussé chemin à la vue d’un groupe de femmes.

Des coups de feu avaient été tirés en direction de la tribu par Éric Devillers 30, rendu furieux par l’état de sa maison, mais les Gendarmes l’avaient désarmé rapidement.

Pour tout le monde les choses rentraient dans l’ordre, ce qui signifiait pour nous la menace

permanente d’arrestation et les inconvénients de vivre cachés, s’installer dans les habitudes du maquis tribal : ne pas dormir au même endroit, le choisir au dernier moment, ne pas circuler sur la route, ne pas rester groupés pour éviter le coup de filet, surtout se méfier des bruits prétendant que les ordres d’arrestation avaient été annulés.

La situation que nous vivions avait été une des raisons de notre désaccord vis-à-vis du mot d’ordre

de levée des barrages. Notre inquiétude portait sur le devenir des militants dont l’investissement dans l’action suivant le boycott des élections du 18 novembre 1984 aurait pu entraîner l’arrestation.

Nos leaders n’avaient obtenu aucune garantie nous concernant. Nous en étions réduits au chacun pour soi.

Je dois dire que nous étions quelques-uns à ne pas apprécier de devoir nous cacher, alors que nos

hommes politiques se promenaient pratiquement en toute sécurité à travers toute la Nouvelle-Calédonie31.

Dure condition que celle du militant obscur !

Tout autour de nous, la démobilisation jouait à plein. Les gens avaient soif d’un retour sécurisant

à la normale. Pour eux, les positions étaient figées sans évolution envisageable en notre faveur. Les

Blancs étaient dans les villages, les Kanaks autour, ceux que le temps qui passe avantageait étaient

Les Blancs. Alors, pour le bon peuple de Koné, mieux valait revenir à la normale en acceptant avec

soulagement la directive de lever les barrages. Toute la région était désorganisée par cette démobilisation soulagement.

Nous n’étions plus en position de prendre l’initiative sur le terrain. Rien à faire qu’à attendre et voir.

Nous étions réduits à l’état de fugitifs lorsque nous apprîmes la nouvelle de la mort d’un jeune colon à Boulouparis.

Le journal-tambour accusait les hommes de Machoro…

Jeudi 10 janvier 1985.

Boulouparis, 12 heures 15 environ. À la ferme Tuai, centre de rassemblement des volontaires du

Maire de Thio Galliot, deux guetteurs kanaks s’approchent des habitations.

Peu de temps auparavant, ils ont été intrigués par un va-et-vient entre la maison et un hangar.

Du matériel y a été entreposé, éveillant la curiosité de nos guetteurs.

Leur intention est de pénétrer dans le hangar pour y vérifier la nature du matériel entreposé. En accomplissant cette reconnaissance, ils outrepassent leurs consignes, mais trop d’échos font état d’une seconde tentative contre la vallée de Thio pour ne pas justifier la volonté de savoir.

Prudemment, ils se glissent de buisson en buisson, espérant ne pas être remarqués, sans savoir

que le fils Tuai a noté un mouvement du côté des hangars et a prévenu son père. Tous deux, armés

d’un fusil, s’approchent de l’endroit suspect, ignorant la présence d’un Kanak qui les regarde venir.

Il les voit pointer son fusil en direction de son camarade dont il devine la position sans le voir.

Un coup de feu claque, troublant le calme de ce début d’aprèsmidi. Le deuxième homme pense que son camarade est touché, peut-être mort. Il doit se défendre, venger son ami. Le fils Tuai est dans la ligne de mire de sa lunette. Il appuie sur sa gâchette, le coup part. Le jeune Tuai s’écroule, atteint d’une balle en pleine tête.

Les deux guetteurs parvinrent à s’enfuir indemnes.

Derrière eux, ils laissaient un mort. Ce mort était la condamnation d’Eloi Machoro, l’excuse

nécessaire pour que le Gouvernement puisse se débarrasser de lui de façon expéditive, la faute

attendue qui ferait passer le leader kanak pour un bandit sanguinaire. Ce mort arrangeait beaucoup de monde : l’establishment caldoche, le Gouvernement, 27. Fessard Wabealo, diacre de la paroisse protestante locale et employé du Service des Eaux et Forêts, chez qui logeait l’auteur. Fessard sera licencié de son emploi par un Ministre RPCR et sera heureux de voir le licenciement annulé et remplacé par la mise à la retraite qu’il dût se résoudre à demander, les Européens de Koné ayant fait savoir, sous l’impulsion d’un entrepreneur pied-noir, qu’il serait abattu s’il se rendait à son travail.

28. Élément Héliporté de la Gendarmerie Mobile, envoyé pour cueillir l’auteur au saut du lit.

29. Le « vieux », terme de respect chez les mélanésiens, n’est pas synonyme de personne âgée.

30. Membre d’une famille ayant été propriétaire, entre les deux versants de l’île, de la plus grande partie des vallées montagneuses entre Houaïlou et Touho, de ce fait responsable des plus grandes et dernières spoliations foncières et cordialement détestée par les mélanésiens. Des Devillers ont été à l’origine d’un grand nombre d’actions éprouvées comme des provocations par les Canaques au cours des dernières années. Ils ont perdu en même temps la plus grande partie de leurs anciens domaines, rachetés par les pouvoirs publics pour être rendus aux Mélanésiens.

31. Une amnistie concernant les événements de Nouvelle-Calédonie, à l’exception des crimes de sang, sera votée par l’Assemblée Nationale, sur la proposition d’Edgard Pisani, mais en novembre 1985.

MISCELLANÉES 135

Le couperet allait pouvoir tomber.

Pendant ce temps, Machoro, planqué dans une maison à La Foa, continuait à préparer son

opération, inconscient des nuages qui tout d’un coup s’accumulaient sur sa tête.

Dès l’annonce de la nouvelle à Nouméa, le Front Calédonien 32 et le Front National appellent à

manifester devant le Haut Commissariat. À 17 heures, ils sont à peu près deux cent cinquante à trois cents devant un cordon de CRS. Ils hurlent leur haine de Pisani, coupable de favoriser les indépendantistes, coupable avec le Gouvernement qu’il représente de vouloir mettre leur univers en cause, de saborder la « Caledonian way of life ». Ce Pisani haï dont ils croient qu’il les rend si faibles et rend les Kanaks si forts. « Ces enculés de Kanaks, à balayer d’une bonne rafale si seulement les CRS 33 ne les protégeaient pas. Ces fils de pute, ils viennent de tuer l’un des nôtres ! »

À 18 heures, le feu est mis à la maison de ma mère par des individus qui y ont pénétré de force

avec des cartons de bouteilles remplis d’essence, devant le nez des CRS, massés sur l’autre côté du

trottoir et qui n’ont pas d’ordres pour intervenir.

La maison est livrée à la foule qui la pille. Les collaborateurs du Haut Commissaire espèrent que

ce don à la fureur de deux cents individus les calmera. Avant de mettre le feu à la maison, certaines

personnes mettront des objets de côté, qu’ils reviendront prendre à la nuit. Des gens proches du Front National fouilleront dans mes papiers, y cherchant

des informations compromettantes. Le peu qu’ils trouveront sera publié dans « Combat », le journal

de ce parti, aujourd’hui disparu, et dont la qualité rédactionnelle se situait bien en dessous de «

Minute ». Le numéro d’immatriculation de la voiture transportant l’essence et le nom d’un des

incendiaires seront plus tard communiqués à la police dont l’enquête, bien entendu, n’aboutira pas.

L’incendie de la maison de ma mère décupla la fureur des manifestants. Leur nombre grossissait au

fur et à mesure que la nuit tombait. Débuté par des échanges d’injures, l’affrontement avec les CRS se poursuivait par le jet d’objets divers, auquel répondait l’envoi de grenades lacrymogènes. Le cycle

habituel des charges successives s’engageait, faisant à chaque fois avancer un barrage provisoire, ponctué d’incendies de bâtiments abritant les outils de travail de sympathisants indépendantistes : 19 heures, incendie du local abritant le Syndicat USTKE ; 19 heures 30 environ, incendie de la

pompe à essence d’un vietnamien sympathisant de l’Union Calédonienne ; 19 heures 45 environ,

incendie de la Pharmacie de Maurice Lenormand, Commissaire Général de l’Union Calédonienne.

Toute la nuit l’émeute allait gronder aux alentours du Haut Commissariat, dont les abords

immédiats avaient été dégagés par les VBRG. Environ deux mille personnes, éclatées en groupes mobiles, tiendraient tête aux CRS qui désormais tiraient à la grenade offensive en tir tendu. Surprise désagréable pour les Caldoches, procédure normale pour les CRS dont les blessés commençaient à s’accumuler.

En réalité, les CRS semblaient pris en sandwich entre les manifestants qui les auraient volontiers

réduits en charpie, et les ordres de Pisani, dont le souci majeur était d’éviter de donner prétexte à

certains pour transformer cette émeute en quelque chose de plus dangereux. Le syndrome algérien planait sur les murs du Haut Commissariat. Pour l’instant, quoique le Maire de Nouméa Roger Laroque courut les rues toute la nuit pour encourager les manifestants, le RPCR n’avait pas engagé ses troupes, comprenant le danger d’être entraîné malgré lui dans

une situation sans issue. Jusqu’à présent le parti factieux restait le FLNKS. Il ne s’agissait pas de

permuter les rôles inconsidérément. La réaction du RPCR viendrait en son temps et en son heure.

À La Foa, Machoro avait établi son quartier général sur une ancienne propriété européenne

récupérée par un membre de la tribu de Oui Point.

Depuis près de deux semaines, il s’était établi là avec une trentaine de ses hommes, tous armés.

Légalement, il était dans son droit, pas plus et pas moins que tous les colons qui ruminaient de sanglantes vengeances sur leurs stations d’élevage. Son projet n’avait pas reçu de commencement d’exécution.

Eloi réfléchissait au choix du moment pour agir et à l’opportunité de maintenir son plan. Cela faisait

trop longtemps qu’il s’était fixé dans ce lieu. Il allait lui falloir bouger.

Il possédait tous les éléments d’information nécessaires à l’exécution de son projet. Les stations

d’élevage visées avait été surveillées, les habitudes de leurs occupants, leur nombre, leur armement, leur implication dans les milices européennes armées, le moyen le plus sûr de les neutraliser, tout avait été noté et analysé. Eloi était prêt. Pourtant il demeurait l’arme au pied, hésitant sur le moment de l’action.

32. Mouvement de l’extrême-droite calédonienne, qui comporte en réalité essentiellement des membres du RPCR agissant ainsi ouvertement, en conjonction constante avec ce dernier, mais sans mettre en cause officiellement sa responsabilité. Il constitue l’aide activiste que le RPCR met constamment en avant pour faire croire à sa propre modération. Certains exploitants miniers comme les Montagnat y jouent un rôle de premier plan, prêtant leurs hélicoptères privés pour des opérations en marge de la légalité telle qu’elle est conçue en Métropole. Leurs troupes, sur

le terrain, avaient imaginé d’exploiter le blanc comme symbole, peignant leurs voitures et même un hélicoptère en blanc.

33. Contrairement aux Gendarmes Mobiles, exclusivement employés contre les Mélanésiens au cours de la période Pisani et de celle qui a suivi, les CRS, que leur statut maintient dans un rôle urbain, ont été amenés à protéger les Mélanésiens de Nouméa contre les brutalités caldoches. Très recherchés par les filles européennes cherchant à se faire épouser et quitter le pays, les CRS étaient attaqués le soir par des groupes d’Européens et ont eu des blessés, les filles les fréquentant faisant d’ailleurs l’objet de menaces. Si les Gendarmes Mobiles sont ressentis par les Mélanésiens comme

une troupe d’occupation, la présence des CRS était constamment dénoncée dans la presse locale européenne au moyen d’articles passablement injurieux, le Directeur du principal Journal leur reprochant l’enlèvement de sa fille par un CRS, alors qu’il espérait mieux pour elle, lui ayant installé un Cabinet de soins esthétiques.

136 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES

Face à la décision à prendre, sachant l’incapacité des autres régions à le suivre, son opération de

prise de contrôle de La Foa ressemblant de plus en plus à une opération-suicide, il hésitait. Sans le

soutien sur le terrain d’autres communes pour fixer et disperser les Gendarmes Mobiles, il se retrouverait isolé par rapport aux forces de répression coloniales qui n’auraient aucun mal à se concentrer sur l’objectif qu’il leur offrait et le détruire. Après sa tournée dans les tribus, il ne pouvait plus se faire d’illusions. Derrière les bonnes paroles, il avait pu se rendre compte de ce que les structures du FLNKS ne bougeraient pas dans leur ensemble, faute d’un encadrement militant et expérimenté.

Il lui restait la possibilité de réduire son ambition à des opérations ponctuelles rapides pour désarmer

certaines stations d’élevage, ou alors d’abandonner en se repliant sur ses positions de départ à Thio.

Mais il lui fallait partir car il s’était fait repérer par les habitants de la station voisine de La Pèlerie. La

présence de Machoro à La Foa était devenue un secret de polichinelle, que certain «cibiste » de droite traduisit par ces mots : « Le poisson est dans la nasse». La Pèlerie connaissait un va-et-vient

suspect de gens venus s’assurer de la présence de Machoro en personne sur les lieux où il était signalé.

Le propriétaire de La Pèlerie et les colons de La Foa pensaient à se défendre, les autres supputaient

les chances de liquider Machoro sur ce terrain accidenté.

Les événements allaient les dispenser d’agir. La mort du fils Tuai, l’émeute de Nouméa, sonnaient

comme un avertissement pour un Gouvernement qui n’aimait pas les vagues, le Parlement et les médias se faisant l’écho des événements. Il fallait lâcher du lest, offrir une pâture à la droite et aux caldoches.

Ce quelque chose serait Machoro, ce leader kanak qui refusait de respecter les accords FLNKS-Pisani.

Le seul capable, en entraînant une grande partie des Kanaks, de foutre en l’air la mise en place

apparente de l’indépendance-association, leurre propre à appâter le FLNKS légitimiste. Cet Eloi

Machoro devenait un obstacle.

Samedi 12 janvier 1985.

Depuis vendredi après-midi, une opération de bouclage de La Bachèlerie est mise en place par la

Gendarmerie. Prévenu, Eloi a refusé de partir, tout en laissant trois de ses gars le quitter avant le

bouclage définif de la station, ce qu’ils feront sans problèmes. Il croit toujours à sa chance et pense s’en sortir en négociant l’abandon de ses armes en échange de la liberté pour lui et ses hommes.

En attendant, les deux camps s’observent. Du côté des Gendarmes le Capitaine Saffray, celui-là

même que Machoro avait neutralisé quelque temps auparavant à Thio, vérifiait une dernière fois l’étanchéité du bouclage. Au milieu des Gendarmes de l’Élément Héliporté, il y avait des tireurs d’élite du GIGN, dotés du fusil de guerre FR FI, armés de balles de 7,5 mm, munitions de guerre.

Le sort de Machoro avait été décidé en haut lieu.

Eloi est encerclé, coincé comme un rat, sans espoir de pouvoir manœuvrer, sans moyen de

communication avec l’extérieur. Il est déjà mort, mais il ne le sait pas. À l’intérieur de La Bachèlerie, ils sont une trentaine à veiller toute la nuit. Ils ont confiance en leur chef. Demain ils ne mourront pas.

5 heures du matin. La brume se lève dans cette vallée encaissée qui mène aux tribus de Oui-Point

et de Koindé. La trêve est finie. Pendant la nuit, Machoro avait pressenti que quelque chose de grave

s’était passé. L’attitude des forces de l’ordre, leur déplacement, l’absence d’une volonté de discussion de leur part, comme si son sort était déjà réglé, l’inquiètent. Pourtant il n’a rien entrepris sur La Foa. Alors à quoi correspond ce déploiement de force sans même une tentative pour maintenir le contact. Quelque chose de mauvais se prépare, il le sent. Avec ses hommes, il discute d’une reddition.

De toute façon, rien d’autre à faire. La façon les choses s’annoncent sent son coup fourré à plein

nez. Malgré tout, il veut discuter, négocier sa reddition dans l’honneur. Il n’est pas dit qu’Eloi

Machoro se rendra comme n’importe quel pékin !

Soudain, dehors, une voix brise le silence du matin, un officier parle avec l’aide d’un mégaphone. Sa

voix claque sèche : « Rendez-vous, vous n’avez aucune chance. Vous êtes cernés, rendez-vous ! »

Dans La Bachèlerie, tous se regardent, une pointe d’inquiétude au creux de l’estomac. Les visages sont graves, l’angoisse est là, présente. Eloi a compris.

Peut-être se souvient-il de ses paroles dites au vieux Fessard lors de leur dernière rencontre à Bako :

« Adieu, vieux ! Si l’on se revoit ce ne sera pas sur cette terre. »

À nouveau, dehors, la voix sèche claque :

« Rendez-vous, sortez désarmés les uns après les autres… Sortez, c’est la dernière sommation ! »

Dans la maison, on entendrait voler une mouche.

Tous se tournent vers Machoro, le chef.

Maintenant Eloi sait, avec certitude… Peut-être y a-t-il un moyen de sauver ses hommes. Il les fixe en un regard circulaire, leur parle pour la dernière fois : « On va leur montrer comment savent mourir des Kanaks ! »

La porte s’ouvre. Il sort dehors accompagné de son ami et fidèle compagnon Marcel Nonnaro 34.

Ils s’avancent, l’arme à la bretelle, dans le petit matin froid. Tous deux dépassent les grands arbres

qui ombragent La Bachèlerie, jusqu’à atteindre la route bordée par une petite barrière de fil de fer

barbelé. Ils s’arrêtent là, sans deviner les silhouettes des Gendarmes planqués. Indécis, ils fixent les

alentours. Eloi sent le piège comme une bête. Il doit faire quelque chose. Il s’agite, va et vient le long de la barrière, criant aux Gendarmes dissimulés :

« Je veux parler au Sous-Préfet ! Vous n’avez pas

le droit de nous arrêter… Vous entendez ! Appelez le Sous-Préfet, je veux le voir personnellement. Je

ne discuterai qu’avec lui ! »

34. Descendant de réfugiés de la répression de l’insurrection de 1878 établis à Nakety, Canala, près du clan des Machoro.

MISCELLANÉES 137

Le dialogue de sourds se poursuit. Nul ne répond aux exigences de Machoro. Seul, de temps en temps, le mégaphone brise le silence : « Rendez-vous !

Rendez-vous ! Rendez-vous !… » Pas une seule fois Machoro ou Nonnaro n’épauleront leurs armes,

contrairement aux allégations de la Gendarmerie.

À 6 heures, un ordre tombe de Nouméa : «Tir de neutralisation sur la personne d’Eloi Machoro et

de Marcel Nonnaro ».

Cela, c’est la version officielle pour camoufler l’ordre véritable : exécution de

Machoro et Nonnaro. Les tireurs du GIGN sont prêts. L’un d’eux appuie son arme sur l’épaule d’un

collègue. Des armes et des balles faites pour tuer.

Distance : 130 mètres. Deux coups de feu se succèdent, prolongés par l’écho. Eloi s’écroule, touché

au sternum, pas cliniquement mort, mais déjà sans espoir. Marcel, lui, tombe foudroyé. Ils ont été

assassinés, de la même façon que leurs frères de Hienghène. Une exécution.

Les compagnons d’Eloi, atterrés, restent figés. L’un d’eux a tenté une sortie pour ramener le corps de

Marcel Nonnaro, le plus proche. Une balle s’écrasant sur le montant de la porte l’en a dissuadé. La

porte s’est refermée.

Dehors, le silence remplit l’espace. Seuls les deux corps cassés, étendus à terre, trahissent La normalité de la situation. Brutalement, la voix sèche, stridente, se fait à nouveau entendre : « Rendez-vous…

Dernière sommation, je répète, dernière sommation. Sortez les mains sur la tête ! »

Le silence se reconstitue… un temps. La porte s’ouvre prudemment, quelqu’un crie de l’intérieur :

«Nous nous rendons… Nous allons sortir… Nous nous rendons ». Un à un, ils sortent les mains sur

la tête, s’avancent dans le matin. Tout autour, les Mobiles, le doigt sur la gâchette, se démasquent des broussailles. Ils prennent en charge les Kanaks, vaincus d’on ne sait quelle bataille. Un Mobile, devant le corps d’Eloi Machoro, sortira sa « bulle » : « II voulait la guerre, il l’a eue ! »

Très vite, le sort des prisonniers passe un seuil critique. Les coups commencent à pleuvoir. Les

Mobiles tentent, par des moyens spécifiques, de leur faire signer des aveux tendant à prouver que ce sont eux qui avaient tiré les premiers. Pas un d’entre eux ne signera.

La responsabilité de cette exécution incombera au Gouvernement. Il devra assumer cette assassinat

qui est aussi une erreur. Car pour nous, le peuple kanak, Eloi n’est pas mort. Il est entré dans la

légende. Étrangement il meurt tout près de l’endroit où Ataï, un des principaux chefs de l’insurrection de 1878, tomba sous les coups des Canala, alors alliés des soldats français. L’histoire rejoint l’histoire. Le sang de Machoro efface celui d’Ataï, et complète la réconciliation entre frères alors ennemis.

L’annonce de la mort de Machoro nous bouleversa tous. Un silence pesant tomba sur le pays

kanak. Nous cherchions le pourquoi de ce meurtre, commis par ceux qui avaient tant fait espérer de

leur compréhension, de leur action. Comment comprendre ? Deux jours avant, Machoro avait

envoyé des émissaires à Canala afin de téléphoner à Burck 35, afin qu’un contact soit pris avec Pisani.

Le Haut-Commissaire n’avait aucune raison de le considérer comme responsable de la mort du jeune

Tuai. Mais Eloi avait eu le tort de ne pas être assez malléable aux désirs du Gouvernement Français.

Si ce dernier intervenait contre Machoro, ce n’était sûrement pas pour le mettre bêtement en prison

Au Camp Est, et se retrouver avec la prison cernée par les Caldoches voulant sa peau. On préféra

faire d’une pierre deux coups : calmer les Caldoches en leur donnant un os à ronger, de façon à

permettre au RPCR de contrôler ses troupes et se retrouver en position d’exiger le retour au calme.

En même temps on se débarrassait d’un indépendantiste par trop indépendant, ce qui permettait de brider le FLNKS.

À ces bonnes raisons il faut ajouter un facteur subjectif. Pisani avait eu peur et en rendait responsable Machoro. Au-dessus, planait la Raison d’État, entre des mains qui pouvaient être implacables.

Pisani avait obtenu toutes garanties du FLNKS de pouvoir contrôler ses troupes en cas de

neutralisation d’Eloi. Le Haut-Commissaire était donc sûr que l’élimination du Secrétaire Général de

l’Union Calédonienne, au lieu de faire des vagues, calmerait la tempête qui secouait les loyalistes. Les

trois responsables au courant du projet de neutralisation de Machoro n’ont pas su que le véritable

projet était de le faire assassiner, mais la garantie qu’ils donnèrent de contrôler leurs gens contribua

certainement à la décision de Pisani. Tout était donc en place avant les événements de Boulouparis,

la mort de Tuai ne servant qu’à précipiter les choses.

Canala est en effervescence. Le fils, le frère, l’oncle est mort. Le compagnon, le leader, l’ami est

tombé sous les balles, exécuté froidement. Le sang appelle le sang. Il faut se battre, venger les morts

pour vivre et mourir libre. Seulement, voilà, sur place il n’y a plus de chef capable de galvaniser ces

énergies pour les transformer en actions efficaces sur le terrain36. Les volontés se heurtent à

l’incapacité de réaliser, la haine devient cendres avant même d’avoir brûlé.

À Thio, l’inquiétude règne quant à la réaction des Kanaks. Pour l’instant, dans les tribus, le

peuple est assommé par la nouvelle. Les bruits les plus fous circulent. On dit que des colons étaient

présents, que ce sont eux qui ont tiré. On dit que…, on dit que… Toutes ces rumeurs contribuent à

miner la capacité de mobilisation. À trop vouloir connaître le coupable, on retarde la vengeance.

Sur ces entrefaites, Yeiwene Yeiwene, Ministre des Finances de Kanaky, débarque pour tenter de

prendre la situation en mains. Il doit à tout prix désamorcer la bombe ainsi jetée par Pisani dans le

35. François Burck, ancien prêtre comme Jean-Marie Tjibaou, fils d’un Européen et d’une femme de

Canala, élu de l’Union Calédonienne à l’Assemblée Territoriale.

36. La plupart des colons de Canala avaient quitté la région depuis déjà cinq ans et leurs terres avaient été reprises par les Mélanésiens.

138 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES

Car, malgré les morts de Hienghène, malgré l’assassinat du Secrétaire Général de l’Union Calédonienne, le Gouvernement Provisoire a décidé de continuer à privilégier le dialogue, en dehors de toute autre considération. Pour ce faire, Yeiwene Yeiwene a tous pouvoirs. Pendant une semaine, il fera réunions sur réunions, expliquant la raison de la négociation maintenue, que le rapport de forces sur le terrain favorise le Gouvernement de Kanaky, que les sacrifices n’ont pas été vains, que le courage est parfois de refuser la violence, surtout lorsqu’elle n’est pas nécessaire à la victoire. Il analysera l’erreur de la stratégie choisie par Machoro, qui risquait de faire basculer le pays dans la guerre civile, guerre à laquelle le peuple kanak n’était pas préparé. Il fit tant et si bien que le peuple ne bougera pas, non pas à cause de ses arguments, mais parce qu’il en naissait l’impression vague que quelque chose de pas clair se cachait dans ses discours, comme si la direction du FLNKS était soulagée de la disparition du leader charismatique de Thio. Respectant la douleur de ce peuple, le Gouvernement Français ne chercherait pas à bousculer ses acquis sur le terrain : il resterait donc maître chez lui. Si le Haut Commissaire reconnaissait cet état de fait, en échange le peuple kanak se devait de rester calme. Malgré le regret que l’on pouvait avoir de la mort de Machoro, rien ne permettait de mettre en doute la bonne foi de Pisani et ses déclarations d’innocence quant à l’erreur de tir et au regret qu’au lieu de blesser on ait tué. Yeiwene emporta le morceau. Le peuple s’enferma dans sa douleur. Les larmes noyèrent la haine. Kanaky prit le deuil pour la deuxième fois. Après l’autopsie, les corps d’Eloi Machoro et de Marcel Nonnaro reposaient à la morgue de Nouméa. Les indépendantistes venaient les veiller. Cette morgue se trouvait sur les quais, face au restaurant des dockers qui donnait de l’autre côté sur la rue Jules Ferry. De cent à cent cinquante kanaks et blancs se trouvaient autour de la morgue, certains venus pour protéger les corps. De nombreux activistes blancs passaient en voiture, l’insulte à la bouche, klaxon tonitruant, cherchant à rameuter un maximum de monde pour s’emparer des corps de nos frères, les accrocher aux pare-chocs des voitures et les promener dans Nouméa. Leur projet ne put être mis à exécution, la plupart des loyalistes de Nouméa se satisfaisant de l’exécution des deux leaders. Pisani avait vu juste. L’os à ronger était suffisant pour que chacun reprenne le contrôle de ses troupes et éloigne de la masse ceux qui auraient voulu aller plus loin. Le Haut-Commissaire 37 se révélait un redoutable joueur d’échecs.

Postface.

Le problème posé par la décision défaire confiance à Edgard Pisani — sous le proconsulat de qui les ratissages de villages canaques n’auront jamais été aussi brutaux — et de lever les barrages établis en

novembre 1984, dans tout le Territoire, pour la protection des villages mélanésiens contre les attaques

des milices de colons armés dont les Gouvernements successifs avaient toléré l’existence, et cela malgré le massacre de Hienghène, puis en dépit de l’assassinat d’Eloi Machoro, est un problème douloureux, en particulier pour Jean-Marie Tjibaou qui avait perdu trois de ses frères assassinés par des Européens en décembre 1984.

L’analyse d’Eloi Machoro reposait sur la constatation du mensonge permanent qui a été trop souvent

le contenu de la politique française vis-à-vis des Canaques, que l’on a toujours dépouillés de leurs biens et de leur liberté au nom d’un progrès social dont ils étaient censés bénéficier à terme. Ils n ‘ont pas voulu devenir des blancs de deuxième zone et constituent toujours un peuple, culturellement et politiquement cohérent, chrétien dans sa totalité depuis un siècle, actuellement en expansion démographique rapide au lieu d’être condamné à disparaître comme on l’avait cru.

Eloi Machoro avait raison, mais 70 000 canaques ne font pas le poids dans une lutte armée. L’affaire

de Thio, fruit d’extraordinaires initiatives spontanées se succédant, s’appuyant l’une l’autre et s’amplifiant, comme un processus sans fin, avait vite dépassé le niveau de ce qui pourrait être raisonnablement maintenu. Jean-Marie Tjibaou le savait, et malgré l’ignorance des chefs canaques des rouages de la politique française, Eloi Machoro aussi. Mais le premier a toujours été l’homme de la négociation permanente, favorable à de faibles actions ne dépassant pas le stade de la mise en scène justifiant tel ou tel discours, et faisant pression dans la négociation, alors que le second, homme de terrain, ayant réussi à chasser les derniers colons européens de Canala et Thio — mais pas les Blancs en tant que tels : les employés européens de la Société le Nickel, dans les deux sites de Thio et Kouaoua, dont la présence était parfaitement bien tolérée s’ils se conduisaient normalement vis-à- vis des Canaques — s’était construit en quelques mois une image qui lui collait à la peau.

Eloi Machoro était par ailleurs un homme d’intransigeance, dépourvu de toute formation et de tout

point de vue théoriques, en rien marxiste et resté profondément chrétien, tendu en permanence à la limite de la rupture, peut-être conscient d’un destin échappant à l’ordinaire, beaucoup plus que d’autres préoccupé par la nécessité de la réconciliation profonde, dans la lutte et dans l’action entre les descendants des insurgés de 1878 et les petit-fils de ceux qui avaient alorsjoué à tort la carte des blancs. Son choix de La 37. L’hommage qu’Edgard Pisani a cru devoir rendre à Eloi Machoro, chef de guerre — ce qu’il n’était pas, il avait justement essayé de ne pas faire la guerre — est tombé à faux : le Haut-Commissaire est allé à Thio, alors que Machoro était de Nakéty à Canala, de l’autre côté de la montagne ; il est allé chez des vivants relevant d’autres familles, et non sur sa tombe, de même qu’il n’était pas allé s’incliner sur les tombes des frères de Jean-Marie Tjibaou massacrés à Hienghène, comme s’il considérait l’événement comme inévitable ; il est allé dans un village UPM, alors que Machoro était le Secrétaire Général de l’UC.

MISCELLANÉES 139

Foa pour y poursuivre une action, erreur tactique évidente du fait de la disproportion des forces sur le

terrain, dans une large plaine aux ondulations douces, et en fin de compte son sacrifice, voulu par lui

— l’attitude du FLNKS devenu modérateur, contre lui, et celle d’un Haut-Commissaire qui se croyait

omniscient, ne lui laissaient pas de porte de sortie — semblent en porter témoignage.

Mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? La vallée de Houaïlou, au nord immédiat, s’était libérée de toute

présence européenne, dans un grand élan consensuel auquel avaient participé même les canaques RPCR.

Les vallées de Bourail posaient un problème trop difficile avec la présence du camp militaire de Nandaï. Boulouparis était trop petit et trop près de l’aérodrome de la Tontouta, seul point véritablement stratégique de l’île, pour ne pas provoquer une réaction écrasante.

Malgré l’hommage officiel des dirigeants du FLNKS envers Edgard Pisani, l’opinion générale des

Mélanésiens rend le Haut-Commissaire responsable de l’assassinat d’Eloi Machoro, qu’il n’a su ou voulu contacter — avait-il au départ décidé de le sacrifier ? — et lajeunesse conserve par devers elle une méfiance tenace vis-à-vis de dirigeants, dont elle ne sait s’ils ont été sages, opportunistes ou naïfs. La lucidité était en réalité largement partagée entre les tenants de positions contradictoires, qui ont été bien près d’être complémentaires, et qui n ‘ont été séparés que par la tactique du Haut-Commissaire et la difficulté de communiquer à temps, sur un réseau téléphonique surveillé et coupé sélectivement sur instructions de la Gendarmerie.

Peu après, dans l’État-RPR, la stratégie des amis séparés de Machoro restait ambiguë et frappée

d’autant d’échecs que de succès. La diplomatie de JeanMarie Tjibaou 38 ne suffira pas, aussi habile et bien reçue soit-elle, malgré ses avantages évidents. Elle restait nécessaire aussi bien qu’aléatoire. La jeune génération canaque se préparait à bouger de nouveau, bien au-delà de la volonté de ses chefs officiels, là où on ne l’attendait pas, en dehors des points de rassemblement des forces de l’ordre, contre les objectifs à sa portée et sans faire le détail, mais en prenant des risques, parce qu’elle y était acculée par la politique du RPCR et du Gouvernement RPR d’exclusion des Mélanésiens des bénéfices de l’économie et du pouvoir politique. Le problème de fond restait celui-ci : combien de morts innocents, de massacres d’hommes et de femmes, d’exécution de cadres indispensables à sa survie, la société mélanésienne devraitelle supporter pour conquérir le droit à une existence autonome ? Ouvéa, suivi des Accords de Matignon, ne donneront qu’une réponse partielle.

J. G.

38. Jean-Marie Tjibaou, formé au Petit Séminaire St Tarcisius de Canala, sous la houlette du R.P. Luneau, puis au Grand Séminaire de Païta, devenu prêtre et ayant étudié à la Faculté catholique de Lyon, puis un an à Paris, avant de demander sa réduction à l’état laïque et d’épouser une protestante, est un ancien condisciple d’Eloi Machoro. Ce n’est, pas plus que ne l’était ce dernier, un gestionnaire. Il confiait volontiers les dossiers à des collaborateurs européens, métropolitains ou calédoniens, sans imaginer de devoir prendre de précautions particulières. Sa vocation était de négocier — il le ferait jusqu’au dernier moment, y compris dans la gueule de l’enfer — mais il le fait à la manière océanienne.

Elle peut surprendre les Européens, par sa capacité de persistance et une subtilité qui peut provoquer la méfiance. Il s’y ajoute que souvent les mots français n’ont pas exactement le même sens à Paris et à Nouméa, une nuance de plus venant s’ajouter dans la bouche des Mélanésiens, et que ni le Président du Gouvernement Provisoire de Kanaky, ni ses camarades, n’avaient de connaissance détaillée et précise du monde politique français. Ils n’en connaissaient pas l’histoire, et particulièrement pas celle du mouvement ouvrier et de la gauche française. Leurs points de repère sont propres à l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie. Ils travaillent un peu en aveugles à Paris, apprenant vite, avec toujours la même difficulté de situer les paroles et les actes de nos hommes politiques dans une perspective réaliste. Ils croient encore trop facilement aux promesses et tendent à placer tout événement dans le contexte d’une vision utopique de l’avenir, en conformité avec le discours traditionnel canaque, fait de symboles dramatisés et de descriptions épiques. Sur le plan local ils peuvent être, en même temps, d’un pragmatisme déconcertant, car à ce niveau, ils savent tout du rapport de forces. Ils ne comprennent pas le language juridique français et ont une peur panique des engagements écrits, d’une part parce que les documents écrits ont toujours été utilisés pour tromper les Canaques, d’autres part parce qu’ils tendent à vouloir préserver à toute force leur liberté de décision, en toutes circonstances. Jean-Marie Tjibaou, derrière la langue imagée et symbolique utilisée, et le système de références apparemment un peu figé où il se réfugiait quand il était mis au pied du mur et voulait se donner du champ, est celui qui présente la plus grande capacité d’imaginer ou d’accepter des compromis, même parfaitement boiteux. Ce faisant, il provoquait une méfiance constante de la jeune génération, qu’il ne s’est jamais donné les moyens de contrôler et qui tendait à le dépasser par ses initiatives. Il s’irritait de ces initiatives et il ne cherchait à les récupérer que si elles avaient pris de l’ampleur et qu’il ne pouvait passer pour en être responsable. Ce n’était pas un violent et il ne pratiquait pas la haine comme outil politique. Mais il pouvait être brutal et prendre le risque d’apparaître dépourvu de sensibilité dans son propre univers politique. En résumé, c’était un homme politique de classe, qui aura joué localement un rôle considérable, dont on ne savait quand il se ferait dépasser et rejeter par les jeunes dirigeants qui montaient, mieux formés et mieux informés du monde extérieur que lui. Les Caldoches, qui le haïssaient bien à tort, souffriront bien davantage du fait de la génération canaque qui s’annonce.

 

 

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