ҪA BOOSTE sous les PAVÉS (Radio Libertaire 89.4 Mhz)

8 novembre 2020

17 OCTOBRE 1961 20 10 2020

Classé sous ҪA BOOSTE SOUS LES PAVÉS — SQUALE @ 9 h 57 min

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En ces temps troubles où nos libertés s’amenuisent de jour en jour, ça booste a voulu rappeler à sa manière l’anniversaire du 17 octobre 61 par les événements tragiques et le nombre de mort enregistré durant cette journée et celles qui suivirent. Un fait quasi inédit dans l’histoire de cette république si ce n’est durant la commune, cela fait écho bien évidemment à ce que nous sommes en train de vivre actuellement non pas dans la tragédie de la répression féroce à l’encontre de français musulmans il y a de cela bientôt 60 ans mais par le couvre feux qui fut instauré aux algériens en cet automne 1961 et le massacre qui fut perpétré par le pouvoir gaulliste de l’époque entre les 3 morts officiels et les 250 aujourd’hui admis. Couvre feux que le pouvoir actuel met en place et qui je le répète met en danger nos libertés, depuis Sarko qui est aujourd’hui mis en examen pour association de malfaiteurs ce qui est inique dans l’histoire des présidents français et qui je l’espère le verra condamné, fichiers, procédés de surveillance, biométrie, justice de moins en moins indépendante… Les justifications ne manquent pas : lutte contre la délinquance, contre la violence routière, au nom de la dignité, de la sécurité, de l’environnement, de la sécurité publique et de la santé publique ! Deux événements majeurs y ont contribué : les attentats du 11 septembre 2001 et l’arrivée de Nicolas Sarkozy. A cela il faut rajouter vigipirate, Les lois Perben I (2002), qui étend la comparution immédiate et qui autorise la détention provisoire à 13 ans, et Perben II (2004), qui confient des droits arbitraires aux forces de l’ordre, consolident la loi du 15 novembre 2001. Rachida Dati, ancienne Garde des Sceaux déclare le 8 janvier 2008 à propos de sa loi sur la rétention de sureté : « C’est la sûreté de tous au prix de la liberté de quelques-uns« .  la maîtrise des flux migratoires et la répression de l’immigration irrégulière et de ceux qui la favorisent, on entre inéluctablement en conflit avec les libertés. la vidéosurveillance. Etats d’urgence contre la menace terroriste suite aux attentats de 2015 et depuis 2020 état d’urgence sanitaire avec la mise en place du confinement et maintenant couvre feux toujours au nom de la sécurité du citoyen. Et tout cela dans la quasi indifférence le pouvoir nous vend en bonimenteur ses lois scélérates pour notre bien avec macron en père de la nation qui a des relents de plus en plus vichyste sans que cela ne perturbe les partis politiques d’opposition et encore moins le quidam qui est juste bon à travailler et crever pour le bien de la nation. Après cet aparté qui me semblait bon de rappeler nous allons entendre au cours de cette émission mémoires du 17 10 61 avec tout d’abord le  

    

 

Les policiers tuent 

 

17 10 61 témoignage de Omar Touil et Ahmed Touil ainsi que du photographe Georges Azenstarck et de Monique Hervo militante du service international. C’est Trois manifestants et ce journaliste témoignent du déroulement pacifique de la manifestation et de sa répression d’une sauvagerie inouïe. Cinq mois avant la fin de la Guerre d’Algérie le pouvoir gaulliste a réprimé de façon extrêmement violente (40 à 300 morts en une soirée selon les sources) une manifestation pacifique de toute la population civile algérienne de la région parisienne, manifestation contre le couvre-feu frappant cette seule population (tous avait la nationalité française). La pouvoir a longuement nié ce crime d’Etat (version officielle : 3 morts). En 1962, ces faits ont été amnistiés par un simple décret (devenu une loi par la suite) du même pouvoir gaulliste.

Vient ensuite

16 10 96 à l’occasion de l’anniversaire à l’appel du MRAP 1 jour en avance, un condensé des archives de l’INA sur le procès Papon alors préfet de police de paris sur les évènements de ce 17 octobre 1961 avec l’intervention d’historien comme Jean Luc Einaudi, d’algériens, de militants, de policier, d’avocats. Puis

L’histoire de cette photo avec l’inscription « ici on noie les algériens » qui aura mis 24 ans avant d’être publiée

Mémoire sauvée du vent un document sonore avec un retour sur la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, et le transfert des travailleurs algériens, des bidonvilles vers les cités de relogement, et les expulsions vers leurs douars respectifs.

Et enfin si on en a le temps, un article paru dans la presse dans les années 80 et le témoignage d’un écrivain et journaliste qui a écrit un article dans le matin d’Algérie, sur cette triste journée du 17 10 61 et d’après ses recherches sur cette journée et la période qui a suivi il fait état de plus de 500 morts ou disparu la recherche de la vérité se poursuit puisque les archives de la police seront consultable en 2021 si d’ici là les preuves n’ont pas disparues. Et pour la partie musique nous entendrons

 

Musique : A Yemma Azizen par Yunès Matoub, Ancien chant kabyle par le Groupe Djurdjura التراث الامازيغي القبائلي فرقة جرجرة, KOUM TARA – teaser album – Chaâbi, Jazz & Strings, AKLI D – Abarman, une très belle chanson kabyle par Sarah Mélina Zermoun qui interprète ce chef-d’oeuvre du grand poète Brahim Tayeb, Tinariwen islegh taghram tifhamam

 

 Fuyez !

Dans les années 80, alors que l’épisode paraît expurgé de l’histoire de la guerre d’Algérie telle qu’on l’enseigne pourtant timidement, tout le monde n’a pas oublié le 17 octobre 1961. Et quelques uns œuvrent à le faire savoir. Les clichés de Georges Azenstarck aident pour porter cette mémoire qui se fraye mal un chemin dans le savoir encore fragile sur l’événement. Faute d’accès aux archives de la police, ces images semblent a posteriori comme des points de suspension. Mais quand Jean-Luc Einaudi entreprendra de déconstruire le mensonge, et d’installer un récit historien de l’épisode, il glane des ressources considérables à force de passer l’angle mort au peigne fin. Il étaye une histoire orale du 17 octobre, et contrecarre l’absence d’archives par une enquête dense auprès de policiers, de journalistes, de militants, et bien sûr d’Algériens présents ce soir-là.  Il épluche aussi les registres des cimetières parisiens, et livre une chronologie précise de la soirée. 

A la fois déconstruction d’une occultation et récit de l’événement, l’enquête est inédite, et le Seuil accepte de la publier : ce sera La Bataille de Paris, sorti en 1991, et désormais disponible en format poche – et toujours aussi précieux, six ans après la mort d’Einaudi, en 2014. Jean-Luc Einaudi, qui n’est pas universitaire de métier mais éducateur et écrivain dans la vie avant d’être historien, vient de combler un trou béant. Le filet de l’oubli soigneusement tissé se dilate, et au procès de Maurice Papon, qui s’ouvre en février 1997 devant la Cour d’assises de Gironde, le 17 octobre 1961 resurgit. Einaudi est cité à comparaître à Bordeaux à la demande des parties civiles, alors que la carrière de Maurice Papon est examinée dans son ensemble. Il y livre ce qu’il sait du 17 octobre pour l’avoir mis au jour ; il rappelle surtout que le Papon de Vichy a aussi été le Papon, préfet de police de Paris, en pleine guerre d’Algérie. Placide, Maurice Papon dit à la barre : 

La morgue, les non-lieux et les homicides volontaires

Dans les mois qui suivent, c’est l’emballement : alors que les archives sont si difficiles d’accès, un rapport de police se fraye un chemin entre les verrous, il est glaçant et incontestable : il s’agit d’un registre qui liste plusieurs dizaines de “FMA” (pour “Français musulmans d’Algérie”) et les départage : ceux de la morgue, avec leur numéro de dossier à l’Institut médico-légal, ceux pour qui est inscrit “homicide volontaire” et les autres, “non lieu”. Du côté de la classe politique, la ministre de la Culture de l’époque, Catherine Trautmann promet une ouverture des archives classifiées, et Jean-Pierre Chevènement missionne un rapport sur la nuit de ratonnade, qui pointe les archives volatilisées montrant bien l’occultation. Le chiffre officiel passe de 3 à 32 morts, c’est-à-dire un bilan très en-deça de ce qu’estimait déjà Jean-Luc Einaudi (et de ce qu’admettent aujourd’hui les historiens). 

Les compte-rendus de ce passage devant la Cour d’assises sont précis, mais le climat est tendu et la place d’Einaudi trop périphérique sans doute pour ne pas être seul : des journalistes et des intellectuels lui font par exemple le procès de mettre sur le même plan les rafles survenues à Bordeaux en 1942 et les massacres d’Algériens en 1961 (ou De Gaulle et Pétain dans le même sac). L’auteur de La Bataille de Paris décide de publier une tribune dans le journal Le Monde. Noir sur blanc, il écrit cette phrase qui n’avait jamais été écrite : « Il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Papon. » Lui, l’ancien lycéen qui fit mai 68 à Fougères et dont l’historien Fabrice Riceputi a raconté une trajectoire de « citoyen-chercheur » en rupture d’avec le PCF, est encore très seul avec cet objet de recherche marginal. Depuis le savoir qu’il a accumulé, il écrit : “Pour le moment, je persiste et je signe”. 

La tribune paraît dans Le Monde dans l’édition du 20 mai 1998 sous le titre “Octobre 1961 : pour la vérité, enfin” et est toujours accessible dans les archives du quotidien. Papon, qui n’avait pas porté plainte à la publication de La Bataille de Paris sept ans plus tôt, porte plainte. Condamné le  2 avril 1998 à dix ans de prison et à verser l’équivalent de 700 000 euros aux parties civiles, l’ancien préfet attaque Jean-Luc Einaudi. Ce sera un nouveau procès dans le procès, et une étape décisive pour stabiliser la connaissance qu’on a du 17 octobre 1961. A la barre, défileront une trentaine de témoins dont Pierre Messmer, qui était ministère des Armées à l’époque, ou encore l’historien Pierre Vidal-Naquet qui, le premier, avait nommé le “pogrom”. Des Algériens qui ont vécu l’événement témoignent aussi, ainsi que Brigitte Lainé et Philippe Gros, deux archivistes qui apportent, depuis leur accès au secret des archives, leur crédit empirique à la démonstration de Jean-Luc Einaudi – et qui le paieront d’une mise à l’écart durable, et profondément injuste. Au procès, Brigitte Lainé, qui a minutieusement épluché les archives judiciaires de septembre à décembre 1961, décrit par exemple : “Dès le mois de septembre, il y a une constante dans la mise en scène de la mort : une majorité de noyés, retrouvés dans la Seine ou les canaux parisiens, les mains liées ou avec des traces de strangulation ou de balles.” 

 

Les bus

  

Azenstarck, le photographe qui a témoigné contre Maurice Papon

Georges Azenstarck vient de mourir. Photo-reporter engagé, il avait documenté la vie des pauvres et des ouvriers, mais aussi la nuit du 17 octobre 1961, quand sous les ordres de Maurice Papon, la police parisienne a tué plusieurs centaines d’Algériens, dont beaucoup furent jetés à la Seine.

 

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Au fil de la soirée du 17 au 18 octobre 1961, même les photos floues précisent la chronologie du drame et laissent deviner des cadavres qui s’amoncellent dans la capitale.• Crédits : Keystone - Getty

On a appris avec quelques jours de décalage la mort de Georges Azenstarck, le 2 septembre. Le photographe, qui avait été salarié du journal L’Humanité entre 1956 et 1968, est mort à l’âge de 85 ans, à Marseille. Son nom ne vous dit peut être rien : entré à l’agence Rapho en 1979, il était moins connu que Robert Doisneau ou Willy Ronis, dont il était proche. Bien qu’il ait été photo-reporter, ses images circulent peu : on ne les trouve pas dans les grandes banques d’images auxquelles les médias sont abonnés, et où ils puisent pour illustrer leurs articles. On les retrouve plutôt à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, la bibliothèque Roger Viollet. Archivé (et visionnable en ligne par ici), le travail d’Azenstarck représente une mémoire photographique considérable pour l’histoire de France, qu’il avait documentée avec assiduité. Plutôt du côté des pauvres et des ateliers à l’usine, pour celui qui a couvert le Mai 68 ouvrier et aussi collaboré à la presse syndicale, et en particulier un journal comme La Vie ouvrière.

 

Azenstarck, ce fut aussi un regard rare sur les bidonvilles qui essaimaient en lisière de Paris après la Seconde guerre mondiale. Comme Monique Hervo, qui, elle, vivait au bidonville de Nanterre, et comme peu d’autres photographes, il a beaucoup photographié les baraquements de Seine-Saint-Denis ou du Val-de-Marne. Ses photos des familles portugaises qui vivaient là sont restées importantes pour dire autre chose des Trente glorieuses.

 

C’était Dallas

Si vous avez déjà croisé la couverture d’un livre co-écrit avec Gérard MordillatLes Rudiments du monde, paru en 2002 chez Eden, vous n’avez sans doute pas pu passer à côté de la photo de couverture : un portrait, en noir et blanc, et assez de grain pour qu’on ait l’impression que la femme à l’image va sortir sa main de la manche de son col noir. Puissante, la photo voyage, et elle servira encore à l’occasion d’un roman social du même Mordillat, Les Vivants et les morts dans son édition de poche de 2006. Une histoire d’usine qui ferme, et de ce couple dont la fille se fait appeler “Dallas”. C’est une fiction mais dans la vraie vie, Azenstarck a couvert les piquets de grève chez Citroën en 1984 en plein tournant de la rigueur, et aussi la sortie des ouvrières de la Lainière à Roubaix. A la CGT, on rappelle que le Parisien né en 1934 était un photographe de terrain : en 1965, il était là pour photographier l’enterrement de vingt-et-un mineurs marocains tués dans un coup de grisou dans le Pas-de-Calais. Georges Azenstarck était un reporter, et à la veille de l’an 2000, l’un de ses reportages avait été sélectionné par l’agence Associated Press comme des cent meilleurs du XXe siècle.

 

En reporter, il a documenté aussi ce qui restera tardivement un angle mort de l’histoire de France : le 17 octobre 1961. Son travail ce soir-là dans les rues de Paris fut même si considérable que si on connaît mieux l’épisode tragique aujourd’hui, c’est notamment grâce à Georges Azenstarck. Ses clichés pris avec vue sur le bitume, tandis qu’un cortège d’Algériens manifestait pour protester contre le couvre-feu à 20 heures que le préfet Maurice Papon venait de leur imposer douze jours plus tôt, ont aidé à accoucher à la fois de l’histoire et d’une mémoire. En 1961, les locaux de L’Humanité donnaient encore du côté des grands boulevards à Paris. C’est-à-dire que depuis les balcons du journal au troisième étage, on avait ce soir-là une vue plongeante sur la répression en train de s’abattre sur le cortège, sur les femmes et les enfants qu’on écarte presque tous alors que se poursuit le bruit du pas de hommes qui continuent de marcher tandis qu’ils se font tirer dessus. C’est ce soir-là que plusieurs dizaines d’Algériens seront jetés à la Seine – un saut d’échelle lugubre pour une pratique dont les réseaux anticolonialistes savaient alors qu’elle existait déjà, ici ou là, ponctuellement.

Aujourd’hui, on peut dire tout ça, et on sait un peu mieux ce qu’il s’est passé ce soir-là dans la capitale, alors que la Guerre d’Algérie s’étirait depuis sept ans. Mais longtemps, on n’a pu dire que très peu de cet épisode au premier bilan officiel cinglant : deux morts, écrivait Le Figaro en Une de son édition du 18 octobre 1961. Le bilan officiel grimpera à trois morts, et bien des années plus tard, du côté du Front national, on continue d’entendre dire que sept Algériens en tout et pour tout on perdu la vie – et qu’ils se seraient tout bonnement entre-tués. 

Quand François Hollande reconnaîtra la responsabilité de la République dans ce massacre, cinquante-et-un ans après les faits, les historiens convenaient que la répression sanglante avait fait a minima au-delà de deux cents morts, et peut-être plus de trois cents. Longtemps, dans les réseaux militants à l’extrême-gauche, on a dit que le massacre des Algériens avait été le deuxième massacre le plus sanglant depuis la Commune de Paris. C’est aussi ce qu’affirmait Georges Azenstarck dans un documentaire de Faiza Guène et Bernard Richard, produit en 2002 et accessible via YouTube. 

Le panier à salades et ces morts comme des « sacs à patates »

Dans cette vidéo, le photographe décrit sa soirée passée avec son collègue photographe à « L’Huma », les cadavres qu’il voit depuis le balcon du journal, qui s’entassent en contrebas dans la rue, du côté du Rex, “comme des sacs à patates”. Il décrit aussi les Algériens que la police traine par le col, vifs ou morts, et ce camion qu’on appelait encore “panier à salade”, qui stationne une grosse dizaine de minutes sous sa fenêtre et lui masque la vue. Lorsque le camion remettra le moteur, les cadavres entassés auront disparu. Les tirs se sont tus, Azenstarck descend en trombe, il tente de photographier ce policier qui, seau d’eau à la main, tente en vain de nettoyer le sang sur le trottoir. On l’empêche assez vite de mitrailler. Mais ses pellicules de la soirée du 17 octobre 1961 serviront a posteriori à étayer la réalité : on a bien massacré des Algériens dans les rues de Paris ce soir-là. Son travail est à la hauteur de celui d’Elie Kagan et d’ailleurs des sites pro-Algérie française continuent, presque soixante ans après l’événement, à brocarder “Azenstarck le menteur”, “Azenstarck le communiste” pour ce qu’il a montré, et dit.

Mais en réalité, Azenstarck n’a pas fait que nous donner de quoi mieux connaître l’épisode. Il a aussi aidé à ce qu’on nomme le massacre, et à ce qu’on le regarde de face. Il a témoigné au milieu du brouillard.  Car le 17 octobre 1961 est longtemps resté un angle mort dans l’histoire de France. Devenu aujourd’hui un chapitre de la Guerre d’Algérie, ce massacre n’est toujours qu’à peine considéré comme une page de l’histoire du maintien de l’ordre à la française. C’est le prix d’un enfouissement durable de ce que l’historien Pierre Vidal-Naquet avait appelé “pogrom” dès novembre 1961, à l’occasion d’un article dans Les Temps modernes.

Des historiens ont nommé cet enfouissement “la triple occultation” et en 2011, dans un ouvrage paru à La Découverte, Gilles Manceron détaillait ce mécanisme :

Le silence qui a entouré le 17 octobre 1961 pendant près de trois décennies n’a rien d’énigmatique . Trois facteurs ont contribué à la « dissimulation du massacre » : la négation et la dénaturation immédiates des faits de la part de l’État français, prolongées par son désir de les cacher ; la volonté de la gauche institutionnelle que la mémoire de la manifestation de Charonne contre l’OAS en février 1962 recouvre celle de ce drame ; et le souhait des premiers gouvernants de l’Algérie indépendante qu’on ne parle plus d’une mobilisation organisée par des responsables du FLN qui étaient, pour la plupart, devenus des opposants. Trois désirs d’oubli ont convergé. Ils ont additionné leurs effets pour fabriquer ce long silence.

Dans les années 80, alors que l’épisode paraît expurgé de l’histoire de la guerre d’Algérie telle qu’on l’enseigne pourtant timidement, tout le monde n’a pas oublié le 17 octobre 1961. Et quelques uns œuvrent à le faire savoir. Les clichés de Georges Azenstarck aident pour porter cette mémoire qui se fraye mal un chemin dans le savoir encore fragile sur l’événement. Faute d’accès aux archives de la police, ces images semblent a posteriori comme des points de suspension. Mais quand Jean-Luc Einaudi entreprendra de déconstruire le mensonge, et d’installer un récit historien de l’épisode, il glane des ressources considérables à force de passer l’angle mort au peigne fin. Il étaye une histoire orale du 17 octobre, et contrecarre l’absence d’archives par une enquête dense auprès de policiers, de journalistes, de militants, et bien sûr d’Algériens présents ce soir-là.  Il épluche aussi les registres des cimetières parisiens, et livre une chronologie précise de la soirée. 

A la fois déconstruction d’une occultation et récit de l’événement, l’enquête est inédite, et le Seuil accepte de la publier : ce sera La Bataille de Paris, sorti en 1991, et désormais disponible en format poche – et toujours aussi précieux, six ans après la mort d’Einaudi, en 2014. Jean-Luc Einaudi, qui n’est pas universitaire de métier mais éducateur et écrivain dans la vie avant d’être historien, vient de combler un trou béant. Le filet de l’oubli soigneusement tissé se dilate, et au procès de Maurice Papon, qui s’ouvre en février 1997 devant la Cour d’assises de Gironde, le 17 octobre 1961 resurgit. Einaudi est cité à comparaître à Bordeaux à la demande des parties civiles, alors que la carrière de Maurice Papon est examinée dans son ensemble. Il y livre ce qu’il sait du 17 octobre pour l’avoir mis au jour ; il rappelle surtout que le Papon de Vichy a aussi été le Papon, préfet de police de Paris, en pleine guerre d’Algérie. Placide, Maurice Papon dit à la barre : 

Je veux bien me repentir, mais de quoi? De quelle faute?

 

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La morgue, les non-lieux et les homicides volontaires

Dans les mois qui suivent, c’est l’emballement : alors que les archives sont si difficiles d’accès, un rapport de police se fraye un chemin entre les verrous, il est glaçant et incontestable : il s’agit d’un registre qui liste plusieurs dizaines de “FMA” (pour “Français musulmans d’Algérie”) et les départage : ceux de la morgue, avec leur numéro de dossier à l’Institut médico-légal, ceux pour qui est inscrit “homicide volontaire” et les autres, “non lieu”. Du côté de la classe politique, la ministre de la Culture de l’époque, Catherine Trautmann promet une ouverture des archives classifiées, et Jean-Pierre Chevènement missionne un rapport sur la nuit de ratonnade, qui pointe les archives volatilisées montrant bien l’occultation. Le chiffre officiel passe de 3 à 32 morts, c’est-à-dire un bilan très en-deça de ce qu’estimait déjà Jean-Luc Einaudi (et de ce qu’admettent aujourd’hui les historiens). 

Les compte-rendus de ce passage devant la Cour d’assises sont précis, mais le climat est tendu et la place d’Einaudi trop périphérique sans doute pour ne pas être seul : des journalistes et des intellectuels lui font par exemple le procès de mettre sur le même plan les rafles survenues à Bordeaux en 1942 et les massacres d’Algériens en 1961 (ou De Gaulle et Pétain dans le même sac). L’auteur de La Bataille de Paris décide de publier une tribune dans le journal Le Monde. Noir sur blanc, il écrit cette phrase qui n’avait jamais été écrite : « Il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Papon. » Lui, l’ancien lycéen qui fit mai 68 à Fougères et dont l’historien Fabrice Riceputi a raconté une trajectoire de « citoyen-chercheur » en rupture d’avec le PCF, est encore très seul avec cet objet de recherche marginal. Depuis le savoir qu’il a accumulé, il écrit : “Pour le moment, je persiste et je signe”. 

La tribune paraît dans Le Monde dans l’édition du 20 mai 1998 sous le titre “Octobre 1961 : pour la vérité, enfin” et est toujours accessible dans les archives du quotidien. Papon, qui n’avait pas porté plainte à la publication de La Bataille de Paris sept ans plus tôt, porte plainte. Condamné le  2 avril 1998 à dix ans de prison et à verser l’équivalent de 700 000 euros aux parties civiles, l’ancien préfet attaque Jean-Luc Einaudi. Ce sera un nouveau procès dans le procès, et une étape décisive pour stabiliser la connaissance qu’on a du 17 octobre 1961. A la barre, défileront une trentaine de témoins dont Pierre Messmer, qui était ministère des Armées à l’époque, ou encore l’historien Pierre Vidal-Naquet qui, le premier, avait nommé le “pogrom”. Des Algériens qui ont vécu l’événement témoignent aussi, ainsi que Brigitte Lainé et Philippe Gros, deux archivistes qui apportent, depuis leur accès au secret des archives, leur crédit empirique à la démonstration de Jean-Luc Einaudi – et qui le paieront d’une mise à l’écart durable, et profondément injuste. Au procès, Brigitte Lainé, qui a minutieusement épluché les archives judiciaires de septembre à décembre 1961, décrit par exemple : “Dès le mois de septembre, il y a une constante dans la mise en scène de la mort : une majorité de noyés, retrouvés dans la Seine ou les canaux parisiens, les mains liées ou avec des traces de strangulation ou de balles.” 

 

Au cœur des débats, le nombre de morts, mais aussi, et au-delà, la volonté de calfeutrer le tout. De dissimuler. Or les images de Georges Azenstarck montrent justement qu’on réprime une foule sans arme, et qu’on traîne des Algériens sur le sol. Sur une autre photo, Azenstarck a compté jusqu’à douze cadavres devant le 5, boulevard Poissonnière. Venu témoigner au procès que Papon intente à l’historien, le photographe utilise des mots comme “sauvagerie” et “déchaînement” pour raconter à son tour. Il dit : 

J’étais dans le labo photo avec Serge Gautier, ce soir du 17 octobre 1961. Je développais, pour le journal du lendemain, mes clichés de la manifestation de milliers d’Algériens entre République et Opéra », explique le photographe Georges Azenstarck, alors salarié du service photo de l’Humanité. « J’étais frappé par la dignité des manifestants qui défilaient pacifiquement, dignement, sans banderole, avec femmes et enfants. Ils avaient mis leurs plus beaux costumes. Ils étaient fiers de défendre leurs droits de Français du département d’Algérie. Soudain, on nous appelle. Il se passe des choses très graves sur le boulevard Poissonnière, juste devant le journal.

Et aussi :

L’horreur fut à son comble quand nous vîmes des policiers traîner sur le sol des corps d’Algériens inertes. Ils les traînaient par les bras, par les vêtements, par le col, puis ils les entassaient les uns sur les autres à même le sol, devant le portail du n° 5 du boulevard Poissonnière, à l’enseigne d’un journal qui s’appelait Noir et Blanc et qui faisait partie de l’immeuble du cinéma le Rex.

Jean-Luc Einaudi sera relaxé au terme de ce procès. Même survenu trente-huit ans plus tard, le témoignage du photographe, ainsi que ses tirages, sont d’autant plus précieux qu’il s’est d’abord agi de planches contact : ni le 18 octobre 1961 ni les jours qui suivront, L’Humanité ne publiera les images de Georges Azenstarck. Bien des années plus tard, en 2011, le journal publiera un petit entrefilet rétrospectif pour s’interroger : 

Pourquoi ? Les saisies, dont l’Humanité a maintes fois payé le prix, sont-elles, en cette période complexe, hyper violente, l’une des raisons de cette non-parution ?

Cette année-là, une nouvelle version du livre de Georges Azenstarck sur le 17 octobre 1961 venait de paraître. Le massacre s’écrivait désormais noir sur blanc, mais se regardait aussi sur papier glacé. Glaçant.

Chloé Leprince

 

Dans les bus 

 

On connaît désormais les modalités de la répression policière du 17 octobre 1961 à Paris, si l’on en mesure difficilement l’étendue. Écrivant chroniqueur, je ne suis pas historien. J’éprouve cette histoire, notamment, et je lis les historiens. Le relevé suivant de constats bien fondés, authentiques, peut servir à les récapituler.

Octobre 1961 a vu culminer à Paris un état de guerre non déclaré entre police française et immigration algérienne. Maintenant que cette guerre est reconnue historiquement, des tendances idéologiques qui longtemps l’ont déniée et occultée, en légitiment les méthodes répressives : puisqu’il s’agissait d’une guerre, tous les moyens étaient bons.

Et l’on fait l’impasse sur la notion de crimes de guerre, sur la disproportion des armements et l’inégalité des « armées » en présence, ainsi que sur le caractère civil et social de la très grande majorité des Algériens indépendantistes en France.

Pis encore, elles identifient ce combat de la police de Papon et de groupuscules fascistes, qui se disaient « anti-terroristes » dans les termes de l’époque, en effectuant une analogie avec la question de la lutte anti-terroriste dans les années 2010. Il s’ensuit un amalgame mensonger entre la lutte politique collective de la « guerre d’Algérie en France » et les menées criminelles d’infimes minorités ultra-islamistes de nos jours.

C’est potentiellement une menace contre une composante sociologique bien plus large que ces minorités, du fait des glissements racistes et anti-musulmans qu’effectue une opposition cryptée à une prétendue « invasion de l’islamisme ». 

Ce contexte actuel brièvement esquissé, la reconnaissance des contradictions sociales et politiques vécues ne doit pas être engloutie dans une « guerre des mémoires » qui les annulerait toutes au prétexte d’impartialité ou d’« objectivité » historiographique. Une connaissance véridique est nécessaire, et sur cette crise majeure elle est encore à se chercher. Car ce fut une crise majeure que le conflit politique entre la France gaullienne et l’immigration algérienne pour partie liée à la revendication indépendantiste.

On peut dire que cette immigration a marqué la première synthèse entre population française et population (post-)coloniale immigrée. Pour beaucoup, elle s’est effectuée malgré ses composantes (les Français n’étaient pas accueillants, dans leur majorité ; et qui choisissait avec plaisir l’exil, el ghorba ?). Elle a été ponctuée de drames tragiques. Ses conséquences s’étendent encore. Il ne faut pas en étouffer la mémoire, mais surmonter ce dont elle est porteuse. Encore faut-il le reconstituer. Les dénis enveniment.

Cet état de guerre ancien, institué peu à peu depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, n’a paru tel que lorsque ceux qui en étaient les victimes se sont dressés contre lui. Le 17 octobre 1961 est la date saillante de ce long processus. 

De tant de guerres on ignore toute comptabilisation plausible… De cette époque appréhendée dans son ensemble, on ne connaîtra jamais le nombre exact de morts, les broyés, les noyés, les expulsés par ce que l’on appelle depuis des charters, avions ou bateaux hebdomadaires, et perdus ou sacrifiés ailleurs. Plus ou moins. Les morts ici enregistrés comme envoyés dans le Sahara ; les morts au Sahara des suites des blessures infligées ici et restées sans soin ; les exécutés par la police grimés en victimes du FLN.

Ce dernier aspect à lui seul affecte toute statistique d’un cachet d’impossibilité sinon d’invraisemblance. L’un des torturés du livre la Gangrène l’évoque en 1959, ainsi que maintes fois des historiens et des témoins. Certains citent des propos récurrents de policiers, leurs vantardises, leurs menaces (en substance : on te laisse dans un coin avec un écriteau FLN en pseudo-signature.)

Par ailleurs, « beaucoup d’attentats commis par le MNA étaient mis sur le compte du FLN », publiait en 1962 le journaliste Jacques Duchemin (Histoire du FLN, éd. la Table ronde). Par attentat, à l’époque, on désignait surtout, non pas les ratonnades ni les lynchages occasionnels commis par des Français contre des Algériens, mais les combats ou les assassinats dont ces derniers étaient auteurs ou cibles. Des recensements évoquent un nombre important d’« attentats » secouant la capitale : il s’agit majoritairement de saccages ou de plastiquage de « cafés arabes ».

Donc, parmi les « victimes du FLN », les affectations officielles, dans les rapports de police, ou médiatiques, présentaient alors un niveau exagéré. On ne peut aujourd’hui l’interpréter comme un constat exact. Si, dans cette comptabilité atroce, la colonne « Algériens morts du fait du FLN » doit être diminuée d’un nombre que l’on perçoit important de victimes maquillées comme telles, ce sont d’autres colonnes de responsables qui s’en trouvent ipso facto augmentées… 

Un rapport interne du Service de coordination des affaires algériennes de la Préfecture de police, consacré à la lutte entre MNA et FLN, recensant les tués et leur appartenance, contredit absolument l’attribution au FLN des morts algériens trouvés partout cette année-là. Le bilan pour 1961 comptabilise 18 victimes membres du FLN et 5 membres du MNA.

Aucune de juin à décembre. On est bien loin du nombre de corps recensés. Ceci dément catégoriquement les assertions d’historiens récents (Rémy Valat, Jean-Paul Brunet…) selon lesquelles le nombre important de morts algériens cette année-là concerne des « victimes du FLN ».

Non moins logiquement, les cadavres « déguisés » étaient soit ceux d’Algériens non engagés (et, pour inclure toute possibilité, de quelques Italiens et Latino-Américains pris par erreur pour Algériens du fait de leur « faciès »), soit en majorité ceux de militants ou de sympathisants de la Fédération de France du FLN, liquidés pour cette appartenance – proportions difficilement mesurables, outre qu’aux meurtres circonstanciés se combinaient les défoulements aléatoires. 

Sans parler de ceux à jamais disparus, privés même de consignation administrative.

La mer, dit-on, rend toujours les corps de ses victimes, quand du moins on ne les balance pas d’un avion, coulées dans un bloc de béton. Mais les tempêtes de l’Histoire ne les restituent pas ainsi. Combien sont morts encore à la mémoire, anonymes de la vie et au-delà ?

Parmi les 389 Algériens assassinés ou disparus recensés pour l’automne 1961 par Jean-Luc Einaudi (Scènes de la guerre d’Algérie en France. Automne 1961, éd. Le Cherche Midi, 2009), 90 n’ont pas été identifiés : corps retrouvés, rendus méconnaissables par la durée d’un séjour dans l’eau d’un canal, par la cruauté de leur meurtre…

Un État qui, le 17 octobre, a pu réquisitionner les métros, les autobus, les plus grandes salles parisiennes de concert privées, les hôpitaux, les gymnases scolaires, était-il incapable de réquisitionner aussi des structures funéraires, un crématorium de banlieue ?

En Algérie, l’incinération-occultation des victimes de violences militaires ou civiles fut pratiquée, le fut sans doute massivement en 1945, au lendemain de Sétif et Guelma, pour prévenir les éventuelles enquêtes parlementaires ou internationales (Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945…, coéd. Au nom de la mémoire – Syros, 1995, p. 206 ; et R. de Rochebrune, B. Stora, La Guerre d’Algérie vue par les Algériens, t. I, p. 79, éd. Denoël, 2011, cité par sa rééd. Folio Histoire, 2016). 

Était-il inconcevable d’importer en France, avec les méthodes coloniales, ces coutumes de « nettoyage » ?

Jean-Luc Einaudi (Octobre 1961. Un massacre à Paris, nouvelle édition augmentée, éd. Fayard, 2011, p. 87 ; cité ci-après Einaudi éd. 2011) rapporte un témoignage indirect d’un « déchargement de cadavres d’Algériens transportés à bord de camions » à Créteil, après le 17 octobre. « Les cadavres avaient été enfouis dans une fosse commune improvisée. » En 1999, des ossements furent trouvés au lieu dit, « à fleur de terre, en grand nombre ».

Puis les témoins se sont dédits, défilés. Une enquête préliminaire demeura sans suite. Un journaliste aussi trouva des ossements… Ces corps n’ont jamais été comptabilisés, enregistrés, recensés. Ils ne figurent pas dans les estimations statistiques des victimes algériennes de 1961.

Aux probables inhumations clandestines des autorités s’ajoute un autre facteur : les indépendantistes algériens ont enterré des leurs sans que ces victimes soient numérées officiellement par l’administration française. On sait que des bidonvilles comportaient des zones affectées aux inhumations.

Plusieurs témoignages évoquent ce recours s’agissant de la manifestation du 17 octobre. Selon le journaliste Jacques Derogy (dans l’Express du 19 octobre 1961), ce sont des militants du FLN qui, vers minuit, vinrent emporter les cadavres du boulevard Bonne Nouvelle, célèbres si l’on peut dire par les photographies et témoignages d’un journaliste de l’Humanité, mais qui disparurent eux aussi des statistiques archivistiques.

Cette pratique est corroborée par une note d’une assistante sociale, B. Gall, travaillant en relations avec des Algériens de Nanterre. Dans son journal, à la date du 22 octobre semble-t-il, elle écrit : « Rencontré P. ce soir [tous les noms sont abrégés sans doute par discrétion, sinon par sécurité]. Un de ses amis a participé au ramassage des morts dans les rues de Paris. Il affirme qu’il en a compté 78. » (Cité par J.-L. Einaudi, éd. 2011, p. 436.) Voici une « série » de quatre-vingts morts absents des registres susceptibles d’être objectivement recensés.

Comment expliquer la différence entre les victimes comptabilisées et la surabondance de témoignages en des lieux et des moments différents ? Que penser de ce rapport publié dans sa livraison de novembre 1961 par l’Ouvrier algérien en France, organe clandestin depuis 1958 de l’Amicale générale des Travailleurs algériens (structure syndicale créée par le FLN) et intitulé « Un rescapé du Pont de Neuilly vous parle… » ?

« Pont de Neuilly, 17 octobre, 20 h 15. – Trois barrages successifs de “flics”, entre le métro et le pont. Un quatrième barrage préventif (!) de harkis. Tout ce “beau monde” prétendant maintenir six mille manifestants [venus des bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers] entre le pont de Neuilly et le rond-point de la Défense.

» Des cars prennent position dans les rues adjacentes. Un signal a été donné et, de leurs positions respectives, les flics stationnés dans ces rues ouvrent délibérément le feu, durant trente et une minutes très exactement, laissant sur le pavé une centaine de corps.

» La foule se scinde. Un groupe de deux cents frères algériens (hommes, femmes, enfants) se réfugient dans un chantier de construction rue Jean Jaurès et rue Bellini, à Puteaux. Les flics découvrent la retraite et font feu. Un autre groupe, se dirigeant sur Courbevoie, est pris en chasse par des civils munis de manivelles, certains armés de revolvers. D’autres préfèrent foncer, en voiture, sur la foule. Avenue De Gaulle, entre Puteaux et Courbevoie, l’autobus 161 fonce sur les frères, laissant derrière lui un tableau effroyable. Au pont de Charlebourg, à Colombes, un autre conducteur de l’autobus 161 fait de même, après avoir demandé aux passagers de s’accroupir !

» Quant aux frères qui se trouvaient encore çà et là, la police les jeta dans la Seine. Certains, qui tentaient de regagner la berge en nageant, furent mitraillés, le reste emporté par le courant. Ceux qui furent repêchés se trouvent à Vincennes [au Centre d’identification].

» […] À 5 heures du matin, les habitants de l’avenue De Gaulle lavent les trottoirs (sans commentaire !). Une horde de jeunes gens en vélomoteurs se fait un plaisir de découvrir tout Algérien réfugié dans un couloir pour le signaler aux flics. […] »

Qu’en penser ? est-ce amplification militante ? Dans de tout autres crises socio-historiques les rumeurs, recoupant des aperçus épars, ont pu accroître l’estimation du nombre des victimes. Ensuite les rapports officiels, constatables dans l’objectivité historiographique, se révèlent souvent moindres. Tant de morts disparaissent, si je puis dire, à un second degré, dont plus rien d’objectivable ne demeure… L’« exactitude » se situe dans quelque indiscernable « entre-deux ».

Mais ici ce ne sont pas rumeurs recoupées par la passion ou le calcul. Des consignes internes du FLN, durant l’automne 1961, demandaient que soient remontés les témoignages précis sur les menées, les meurtres expéditifs, de la police parisienne. Des cas sont cités en divers tracts et communiqués, qui se recoupent. On ne recherchait pas des rumeurs. On recensait des faits.

Des noms, des adresses, des circonstances sont établis, méthodiquement, dirait-on par un avocat, pour lequel, vu le contexte, il était aussi inutile d’extrapoler que de ne pas être exact. 

Serait-ce alors une instrumentalisation idéologique, un calcul, selon lequel, plus on accroîtrait le nombre des victimes, et plus le cas serait gravissime pour l’« opinion publique » ? Ce procès d’intention est privilégié abusivement par des historiens expliquant la manifestion non-violente du 17 octobre par un plan machiavélique de la haute direction du FLN, plan selon lequel un ordre unilatéral de sortir malgré le couvre-feu de Papon condamnait les Algériens à une répression qui scandaliserait la France. Mais quelle opinion publique ? 

Celle qui soutenait policiers et bénévoles dans leurs basses œuvres ? Sur ce plan, tandis que l’on privilégie (pour sauver l’image de la gauche française) la minorité qui sut témoigner du sort fait aux Algériens en France, il convient de souligner son absence d’influence, fréquemment évoquée, notamment par Pierre Vidal-Naquet dans ses Mémoires. Aurait-elle enregistré les crimes dont l’information lui était transmise par la Fédération de France, les aurait-elle tous divulgués, elle n’aurait pas été davantage entendue. Il y eut de sa part des rapports honnêtes et courageux, mais forcément partiels : les soutiens n’étaient pas partout. 

Grossir, amplifier, à l’époque, ne servait à rien. Et il n’en était pas besoin : la réalité suffisait. On la minorait, on la négligeait ; en même temps on la revendiquait sans occasionner de scandale majeur.

Les scènes décrites dans ce témoignage du Pont de Neuilly – où s’avançaient en groupes serrés les habitants des bidonvilles proches – présentent de ce fait une concentration plus importante. Mais elles eurent encore leurs analogies attestées, au quartier Latin, sur les grands boulevards : pas d’armes à feu, dans l’ensemble ; les matraques manches de pioches…

Ou avec cette « farce » de policiers : ils en voulaient à Maurice Papon, jugé trop timoré sans doute. Dans l’enceinte même de la Préfecture, cette nuit du 17, on poussa des groupes d’interpellés algériens vers les appartements du préfet. Celui-ci prit peur ; il convoqua d’autres troupes pour s’interposer. Et toutes, confraternellement réunies, assommaient les Algériens à coups de bancs. Selon un témoin, « s’ils ne sont pas morts, ils avaient la tête dure ». Sans certitude, des témoignages d’administrateurs de la police réprouvant cette barbarie estiment probable et a minima le nombre de quatre-vingts décès. Voici encore une « série ». Cette « souricière » était fameuse parmi le personnel de la police.

Bien sûr les « cent corps » laissés sur le pavé autour du Pont de Neuilly après une demi-heure de mitraillage n’étaient pas tous morts, une proportion était blessée seulement : vouée à la Seine ? ailleurs ? En une demi-heure, combien une mitraillade atteint-elle de civils massés et encerclés dans une nasse ? Son ampleur en tout cas n’est pas exagérée. Le journaliste Jacques Derogy, présent le 17 octobre en certains points des cortèges algériens, évoque également une mitraillade d’une demi-heure au pont de Neuilly (Archives de l’Express, article du 19 octobre 1961 réédité sur internet en 2012).

Un autre témoignage cité par J.-L. Einaudi (éd. 2011, p. 313-314) est celui d’un appelé chargé des transcriptions des messages radios de la police. Il a capté des messages émanant de gendarmes mobiles qui « avaient pris en tenaille, sur un pont, des manifestants qu’ils balançaient dans la Seine […]. Nous les entendions annoncer sur un ton de victoire : “Dix bougnoules de plus” ; “Encore quinze ratons à la flotte”.

Lorsque la répression touche à sa fin, un décompte final est communiqué. Il fait état de 200 victimes… au bas mot. » Le témoin, in La Montagne, 12 février 1999, poursuit : de retour à leur caserne, ces gendarmes ingurgitent force bières ; « L’alcool aidant, les commentaires, à connotation ouvertement raciste, allaient bon train. Et ils confirmaient, en les amplifiant même, les informations qui nous étaient parvenues. À certains moments, nous avons même entendu parler de 300 “bicots” jetés à la Seine. » D’autres témoignages font échos à ces vantardises : « À l’arrivée des car de police [au Palais des Sports], les CRS se congratulaient pour leurs exploits : “Neuf dans mon coin” – “Dix dans le mien”. » (éd. 2011, p. 415).

Trois cents victimes cette nuit-là imputables à certaines parties des forces de l’ordre en présence, et jetées dans la Seine. Auxquelles s’ajoutent les noyés ailleurs, les tués sur place ramassés par des membres du FLN, les quatre-vingts morts au bas mot tabassés à coups de bancs dans la Préfecture, les morts plus tard, des suites de leurs blessures, dans les bidonvilles ou les garnis…Probablement inhumés discrètement par les leurs ou les frères. Et ceux réexpédiés blessés « au bled ».

Sur cette même question, un autre témoignage cité p. 326 : La nuit du 17, dans un café, près du Palais des Sports où sont parqués des raflés, un journaliste converse avec six militaires qui « lui racontent qu’ils sont fatigués car ils viennent de charger beaucoup de cadavres dans des cars de police pour être jetés à la Seine. Ces victimes sont décédées après avoir été embarquées. Elles s’ajoutent aux 300 évoqués plus haut.

Et encore, en p. 333, cet autre extrait du témoignage de Gérard Monate (policier ancien résistant, co-auteur du communiqué Un groupe de policiers déclare du 31 octobre 1961) : des agents de l’Institut médico-légal lui ont « assuré qu’à leur niveau il y a eu plus d’une centaine de corps qui ont été dirigés vers l’IML. […] Sur instruction, les corps étaient rejetés à la Seine. »

Aux « beaucoup de cadavres » transportés depuis le Palais des Sports, s’ajoutent donc ces « plus de cent » rejetés depuis l’IML. G. Monate : « Il y a eu au moins cent victimes [arrivés à l’IML], cela c’est sûr, mais je pense qu’il y en a eu beaucoup plus. » L’IML était situé en bordure de la Seine ; les corps largués n’étaient pas enregistrés officiellement : les sources plus tard constateraient peu de décès ce soir-là, rapporteront Brunet et d’autres. On ne saura non plus la nature de leurs blessures, les causes du trépas.

Rien que par ces trois « séries », on atteint 560 morts au moins

Des infirmiers d’un hôpital militaire intervenus au Palais des Sports trouvent encore le 19 octobre des blessés (plus de 800 personnes souffrant au moins d’une fracture). « Selon des informations transmises par leurs contacts dans les hôpitaux et les services de santé […], ils évaluent le nombre des morts à 80. » (Cité par J.-L. Einaudi, éd. 2011, p. 381.) Ceux-ci ont été constatés parmi les blessés étant parvenus ou apportés à un hôpital et forment donc une nouvelle « série ».

On sait que beaucoup d’Algériens évitaient de consulter les hôpitaux, anticipant les rafles qui s’y déroulaient. On sait que beaucoup, jetés à la Seine, ne passaient pas par les hôpitaux ni par l’IML. Ces 80 morts, sauf approximation de l’expression qui associerait les morts en hôpital et ceux dont ces témoins ont entendu parler, comptent parmi ceux qui n’étaient pas morts dans les rues, dans la Seine, à la Préfecture, au Palais des Sports ou autres lieux de rétention, qui n’avaient pas été transportés à l’IML. Une part au moins s’ajoute donc aux plus de cinq cents évoqués pour ces différents « statuts ».

Mettre en relation ces « faits divers » suggère un nombre de victimes bien supérieur à la soixantaine dénombrable preuves à l’appui pour cette seule nuit ; et bien supérieure aux 300 que Jean-Luc Einaudi, dans ses premières recherches, a pu recenser pour l’automne 1961. 

Que penser encore de ce témoignage ultérieur d’une femme dont le père avait manifesté le 17 octobre ? Lorsqu’elle était enfant, il lui transmit comme une évidence que, le 18, autour de 150 blessés moururent ici et là, des suites de leurs blessures, dans des caves, des cabanes, des meublés. (Consulter un hôpital était absurde : les policiers contrôlaient ceux-ci ; des services sanitaires et des docteurs dénonçaient immédiatement les « basanés » blessés.) Cet homme ne faisait pas propagande, n’avait aucun motif d’amplifier. Il disait à sa fille ce que ses frères et lui savaient bien, sans attendre que ce soit consigné, numéré, officialisé, reconnu… À l’époque, il pouvait centupler, ou oublier, ceci n’impliquait aucun enjeu public. Il était de ceux que ce monde n’écoute pas.

Que conclure de cet autre témoin de l’époque, selon qui, à l’immense bidonville de La Folie et dans d’autres bidonvilles du secteur, il y avait, le soir du 17 ou le lendemain, « un blessé dans chaque cabane » ?

Je ne veux alimenter une vaine querelle de chiffres. Peut-être moins ou plus nombreux ne signifie pas moins ou plus monstrueux. Cette monstruosité rend superflu le gonflement de statistiques incalculables. Estimées par des témoignages fragmentaires, les différentes « séries » évoquées ici avoisinent 640 décès a minima la nuit même, auxquels s’ajoutent les 150 blessés réfugiés chez eux et décédés les jours suivants. 

Pour les estimations chiffrées, Jean-Luc Einaudi (éd. 2011, p. 531) récapitule et actualise en fin de ce livre : 316 morts en septembre et octobre 1961 (dont 88 non identifiés), auxquels s’ajoutaient 73 disparitions. Parmi ceux-ci, 156 cas sont « constatés à partir du 17 octobre ». Sur la base de ce qui reste de statistiques encore constatables dans les administrations policières et hospitalières, il pose la question « complémentaire » des matraqués dans la « souricière » de la Préfecture (50 à 60), et des cadavres rejetés par l’IML (80 ?) – chiffres toujours minimaux.

On peut se demander si la maladie qui l’a emporté rapidement en 2014 ne l’a pas empêché de poursuivre et de synthétiser ses recherches devant les nouveaux témoignages disparates parvenus ou exhumés après la parution de ses premiers ouvrages, car, et ce n’est pas une critique à son encontre, les différents éléments qu’il accumule outrepassent son estimation initiale. 

Il faut ajouter à ces différentes « séries » les ratonnades fréquentes dans la banlieue parisienne durant les nuits des trois mois suivants (grand nombre de rafles à Nanterre et dans d’autres secteurs, accompagnées de meurtres par dizaines éparses). Un témoignage tardif d’un policier cité par Jean-Luc Einaudi (éd. 2011, p. 352) : « On s’est retrouvés dans cette zone des pavillons de Colombes […], il était déjà vingt-trois heures [le 18 octobre]. […] On tirait sur tout ce qui bougeait… C’était l’horreur, l’horreur. […] Pendant deux heures, deux heures, ça a été la chasse à l’homme et là ça a été véritablement terrible, terrible, terrible ! […] Il y avait un car qui nous suivait, un car de police, qui était chargé de ramasser les manifestants, et lorsqu’on est allés dans ce car […] ben il y avait des morts quoi… »

Terrible expression de l’intensité de ces chasses à l’homme, qui se sont poursuivies les jours suivant le 17, ponctuées par des mises à mort préméditées, quasi automatiques et sans motif avouable, hors toute interpellation et procédure, enquête… Combien un « panier à salade » de l’époque pouvait-il contenir de corps ? Dix, quinze ? Au bas mot. Des fourgons utilisés également à l’époque contenaient davantage de places. 

Si l’on retient la somme des différentes « séries » elles-mêmes approximatives, comme une estimation minimale, on n’atteint pas 2 (estimation policière de l’époque), 30 ou 60 (chiffre avancé par des historiens hostiles après 2011), ni même deux cents à trois cents (estimation courante) morts consécutifs à la manifestation du 17 octobre. On atteint 640, plus 140 (les décès des suites des blessures), plus… des dizaines de raflés ou, pas même interpellés, de « ratonnés » les jours suivants.

Une conclusion avoisinerait ainsi les 800 morts. Et vu ce que l’on sait de ce que l’on ne peut savoir (les inhumés en fosse commune, par exemple), l’hypothèse du millier de décès peut être considérée comme moins inadaptée.

Auteur

Jean-Louis Mohand Paul

BIOGRAPHIE & INFORMATIONS

Nationalité : France

Biographie :

Jean-Louis Mohand Paul est un professionnel du Livre.

Correcteur, metteur en page, éditeur, traducteur de l’anglais et de l’ancien français, il est auteur d’un manuel de microtypographie et de plusieurs essais.

Romancier, il a publié « Panthéon » (2006), « Les pseudonymes » (2017), « Le faux-fils » (2019).

 

Rafle

 

 

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